Photographie en couleur de Léon Tolstoï âgé dans le jardin de Iasnaïa Poliana

L'histoire du véganisme. Partie 3.3 : La mort en face, la science et les droits

Par Caladhiele

Des premiers hominidés à la naissance du véganisme moderne, cette série retrace la longue histoire de celles et ceux qui ont refusé de manger les animaux. Nous l'avions laissée le 30 septembre 1847, à Ramsgate, où plus de cent cinquante personnes venues de toute l'Angleterre fondaient la Vegetarian Society. Au terme d'un demi-siècle de bascule militante, le refus de la viande, longtemps affaire de penseurs isolés, devenait un mouvement organisé.

Reste le plus difficile, convaincre du bien-fondé de ce combat. Car la seconde moitié du XIXe siècle va opposer au végétarisme des adversaires autrement plus coriaces que les seuls cartésiens. Une ville qui a appris à ne plus voir mourir les animaux, une médecine qui tient l'animal comme simple sujet d'expérience et un droit qui peine à le prendre en considération.

Contre ces trois-là, le XIXe siècle va peut être produire quelques un de ses meilleurs arguments.

L'internationale végétarienne

Le modèle de Ramsgate s'exporte vite. Outre-Atlantique, c'est un pasteur anglais qui se chargera d'allumer la mèche.

Émigré à Philadelphie dès 1817 avec une quarantaine de fidèles de la Bible Christian Church, William Metcalfe réunit en mai 1850, à New York, une convention qui donne naissance à l'American Vegetarian Society.
Sa présidence revient à William Alcott (1798-1859), médecin et réformateur, à qui l'on doit un concept qui souleva quelques réactions : celui de la décimation humaine.
Puisque les cultures destinées au bétail privent de leur subsistance les populations à venir, l'élevage constitue à ses yeux un crime commis contre des gens qui ne sont pas encore nés.

En remplaçant les aliments d'origine animale par des aliments d'origine végétale, la Grande-Bretagne pourrait subvenir aux besoins de quarante-neuf millions d'habitants au lieu de vingt-et-un, et les États-Unis à ceux de soixante-six millions au lieu de vingt ; et ce, tout en conservant leur niveau de vie actuel et sans avoir à défricher de nouvelles terres.

Vegetable Diet - William Alcott

L'Allemagne suit en 1867, avec le Verein für natürliche Lebensweise d'Eduard Baltzer. Puis l'Autriche, la Suisse, la France...

Dans chaque pays, l'association s'adapte aux traditions. Abolitioniste et se liant au transcendantalisme aux États-Unis, intégrée aux mouvements naturistes en Allemagne, proche des cercles réformateurs en France, chacune aura ses particularités.
Mais toutes poursuivrons un objectif commun, et organiseront des conférences, publieront des journaux et mettront sur pied des banquets végétariens afin de diffuser l'idée que l'Homme n'a pas besoin de viande pour se nourrir.

Devant la multiplication de ces initiatives, certains cherchent des moyens de se coordonner.
Après une première tentative à la fin des années 1880, l'International Vegetarian Union voit le jour à Dresdes en 1908. Chargée en particulier de donner au végétarisme une représentation internationale et de favoriser les échanges et les projets communs.

Plus d'un siècle plus tard, elle existe toujours et on lui doit la création de la Vegan Food Academy, plateforme de formation à la cuisine végétale ou l'organisation des World Vegfests, espaces de rencontre entre militants, chercheurs et citoyens intéressés par les modes de vie végétariens.

Regarder la mort en face

Au cours du XIXe siècle, l'urbanisation s'étend. Et avec elle, le besoin de réguler les lieux de mise à mort des animaux.

Résultat, les abattoirs municipaux se multiplient.
En France, dès 1810, un décret napoléonien bannit les tueries des rues de Paris pour les regrouper à la périphérie. La mesure est hygiénique, et efficace. Mais elle produit aussi une ville où l'on mange de la viande sans jamais voir mourir un animal.
Les militants du XIXe vont passer leur temps à ouvrir cette porte que l'on préfèrerai voir restée close.

Les abattoirs de la Villette, 19ème arrondissement, Paris
Les abattoirs de la Villette au début du XXème siècleCrédit : Géniaux Paul, photographe - Wikicommons

Lamartine

Lamartine (1790-1869) en donne l'une des versions les plus célèbres.

Dans Les Confidences (1849), il raconte comment sa mère, qui l'a élevé dans le végétarisme, le conduisit un jour chez un boucher de Mâcon pour qu'il voie de ses yeux d'où provenait cette viande que les autres mangeais. L'enfant en gardera un dégoût durable et devenu adulte, fera sienne la conviction de sa mère, qualifiant le carnivorisme de honteuse infirmité de l'humanité.
Il publiera aussi, dans La Chute d'un ange, l'un des plus beau (et cruel) poème sur le végétarisme, que je ne résiste pas à vous citer ici.

Par un crime envers Dieu, dont frémit la nature,
Ils demandent au sang une autre nourriture ;
Dans leur cité fangeuse il coule par ruisseaux !
Les cadavres y sont étalés en monceaux.
Ils traînent par les pieds, des fleurs de la prairie,
L’innocente brebis que leur main a nourrie,
Et sous l’œil de l’agneau l’égorgeant sans remord
Ils savourent leurs chairs et vivent de la mort !

La Chute d'un ange, Lamartine
Portrait d'Alphonse de Lamartine par son épouse Élisa de Lamartine
Portrait d'Alphonse de Lamartine par son épouse ÉlisaCrédit : Image: Wikicommons

Tolstoï et le "premier pas"

Si Lamartine montre la mort par la poésie, bien loin de Paris, c'est un autre maître de la littérature qui se charger de la décrire sans ménagement. Et va contribuer à diffuser l'idée du végétarisme comme pilier de la perfection morale à laquelle doit aspirer l'humain.

Ancien chasseur, Léon Tolstoï a déjà plus de 50 ans lorsque la qu'il traverse le mène à changer de chemin. , détracteur de l'Eglise, il abandonne les possessions qu'il a reçu en héritage pour se tourner vers une vie simple, aux côtés du monde paysan. En 1882, il renonce à la chasse, au tabac et à l'alcool. En 1885, il devient définitivement végétarien.

Se concentrant sur l'écriture d'essais, il publie en 1892, The First Step, un court essai qui servira de préface à la traduction russe de The Ethics of Diet, première histoire du végétarisme jamais publiée, qui remonte jusqu'à Pythagore et aux philosophes antiques. Le texte déborde très vite de son objet pour devenir l'un des manifestes les plus lus du XIXe siècle. Tolstoï y pose le végétarisme comme condition (et non couronnement) d'une vie morale.

  • Il est le premier pas, puisqu'on ne peut prétendre à la vertu en se rendant coupable de crimes de sang.
  • Il est obligatoire pour tous ceux qui se disent Chrétiens, puisque manger de la viande est contraire au commandement divin Tu ne tueras point. Une lecture qui renoue avec une vieille querelle chrétienne
  • Il permet de renouer avec deux des plus grandes qualités de l'être humain : compassion et pitié.
  • Enfin, il renforce la maîtrise de soi, aidant l'Homme à se tenir éloigné des mauvaises passions, luxure et ivrognerie en premier lieu. Pour Tolstoï, la vie morale commence par l'abstinence et le jeûne, une position que l'on retrouve aujourd'hui encore dans certaines églises, et qui aura façonné certaines cuisines du monde, la cuisine végétale éthiopienne en particulier.

Pour asseoir tout ça, le 7 juillet 1891, Tolstoï se rend à l'abattoir de Toula. La description qu'il en fait est clinique, brutale et insistante, insupportable à dessein. Ce qui le frappe autant que la mise à mort des animaux, c'est l'indifférence des ouvriers, l'habitude qui a désarmé leur pitié. Nous ne sommes pas des autruches, écrit-il : nous ne pouvons pas feindre d'ignorer ce que nous mangeons.

S'il cherche sérieusement et sincèrement la voie bonne, la première chose dont l'homme se privera sera la nourriture animale car son usage est tout simplement immoral, car il exige une action contraire au sentiment de moralité, l'assassinat, et qu'il n'est provoqué que par la gourmandise, la voracité.

Tolstoï, La première étape

La publication eu un impact majeur.
Rapidement devenu le livre d'initiation au végétarisme pour les lecteurs russes, le prestige de Tolstoï permit également à l'essai de se faire une place de choix dans les cercles intellectuels de l'Empire tsariste. Véritable déclencheur du mouvement végétarien en Russie, il a grandement contribué à son développement.

Un développement qui ne cessera de croitre jusqu'à la révolution de 1917, portée notamment par le succès de la maison d'édition Posrednik, fondée par des proches de l'auteur, visant à proposer au peuple l'accès à la littérature pour une somme modique, et qui publiera au fil des année une trentaine de livres sur le végétarisme.

A l'étranger aussi, l'oeuvre aura son importance. Rapidement traduite et relayée dans la plupart des cercles végétariens, elle aura inspiré bons nombres de ces penseurs. C'est aussi par elle qu'un jeune indien, déjà végétarien, y trouvera de quoi renforcer l'idée que non-violence, morale et maîtrise de soi ne font qu'un : Gandhi.

L'influence de Tolstoï et son engagement pour le régime végétal ne faiblira jamais. Vers la fin de sa vie, il emploiera sa notoriété et les droits d'auteurs de son dernier roman pour aider à financer l'émigration au Canada des Doukhobors, secte chrétienne russe pacifiste et végétarienne persécutée par le régime.

En 1910, Léon Tolstoï meurt à 82 ans, après 25 ans d'un végétarisme strict, à la frontière de ce que nous appellerions aujourd'hui le végétalisme

Léon Tolstoï labourant un champ, peint par Ilia Repine en 1887
Tolstoï labourant, par Ilia Repine (1887)Crédit : Image: Wikicommons

Kingsford et Salt. La science et les droits

Si Lamartine et Tolstoï s'adressaient au coeur pour convaincre, d'autres vont se charger de revenir sur le terrain de la raison. Et ce sont deux figures anglaises donneront au siècle son point d'arrivée intellectuel.

Anna Kingsford, une cruauté nécessaire ? Vraiment ?

Issue de la upper class londonienne, Anna Kingsford (1846-1888) était destinée à suivre la route toute tracée des jeunes filles de bonnes familles. C'était sans compter sur ses envies d'indépendance.

Mariée à l'un de ses cousins, un pasteur anglican qui promit de lui laisser toute liberté en échange de sa main, elle se convertie au catholicisme, devient végétarienne et s'engage dans les luttes féministes.

En 1872, elle fait l'acquisition (grace à l'héritage conséquent que lui a laissé son père), d'un banal qu'elle transforme en support pour la défense des idées progressistes. Elle y publie notamment des textes pronant la tempérance ou défendant le droit des femmes à disposer d'elle-même. Mais aussi un article, écrit par un , dénoncant l'usage de la vivisection par le corps médical. Le sujet intrigue la jeune éditrice. Cette pratique, si cruelle, est-elle vraiment nécessaire à l'avancée de la science ?

Pour avoir la réponse, Anna et entame des études de médecine à la Faculté de médecine de Paris. Refusant catégoriquement de se rendre coupable de vivisection (ou de se trouver dans une salle où elle est pratiquée), elle se heurte au corps enseignants, qui lui pardonne malgré tout ses exentricités avec condescandance (c'est une femme, jolie et anglaise après tout).

En 1880, et malgré une santé fragile, elle présente sa thèse De l’alimentation végétale chez l’homme, dans laquelle elle défend, preuves médicales à l'appui, l'idée qu'un régime végétarien est non seulement sain pour la santé de l'Homme, mais même préférable.

Ce que Kingsford ne pouvait qu'affirmer, avec les outils de cette fin de siècle, la nutrition contemporaine l'a en grande partie confirmé. En 2025, l'Academy of Nutrition and Dietetics, la plus grande organisation de professionnels de la nutrition au monde, a réaffirmé que chez l'adulte, une alimentation végétarienne ou végétalienne bien planifiée peut apporter des bénéfices durables pour la santé.
Il suffit de bien composer ses assiettes (c'est tout l'objet de la pyramide alimentaire végane), de varier ses sources de protéines végétales, et surtout de compter avec un nutriment que Kingsford ne pouvait pas connaître, puisqu'il ne sera isolé qu'en 1948 : la vitamine B12, dont la supplémentation reste indispensable dès que l'on renonce à tous les produits animaux.

Devenant l'une des premières femmes médecins d'Europe, et l'unique détentrice (ou détenteur d'ailleurs) d'un doctorat de médecine obtenue sans l'aide de l'expérimentation animale, elle ouvre à Londres un cabinet médical privé et donne des conférences sur le végétarisme. En 1881, elle devient vice-présidente de la Vegetarian Society, consolidant ainsi son rôle de première défenseuse scientifique du végétarisme de la fin du XIXe siècle.

Anna Kingsford
Anna Kingsford, vers 1880Crédit : Wikicommons (photographe inconnu)

Henry Salt

Kingsford avait porté le combat sur le terrain de la science. Henry Salt va le porter sur celui du droit.

Professeur à , Henry Stephens Salt (1851-1939) est introduit aux idées réformatrices par son beau-frère, le journaliste et activiste socialiste James L. Joynes.

Impressionné par les écrits de Rousseau et par le Walden de Thoreau, il se rapproche du Simplification movement qui prône, à rebours du luxe victorien, une vie sobre et proche de la nature. Comme Tolstoï avant lui, il fait le choix de renoncer à son statut, quitte son poste à Eton et part s'installer dans un cottage en pleine campagne anglaise. Là, il écrit. Beaucoup.

Développant rapidement un intérêt particulier pour les questions alimentaires et pour le végétarisme en particulier, il publie, en 1886, A Plea for Vegetarianism and Other Essays, collection de ses essais sur le sujet. Dans ces textes, il déroule ses arguments en faveur du régime végétal. Notamment :

  • Economiques, puisque les aliments végétaux sont globalement moins coûteux que la viande.
  • Moraux, inversant la charge de la preuve entre végétariens et carnivores. Puisqu'il est moralement indéfendable de faire souffrir ou de tuer sans nécessité absolue, ce n'est pas aux végétariens de prouver le bien-fondé de leur régime, mais aux carnivores de faire la preuve que cette violence est une condition obligatoire de la survie de l'Humain.
  • Esthétiques (et mentaux), mettant en avant le paradoxe par lequel l'Homme célèbre la nature et le vivant (notamment dans les arts) et beaucoup moins la chair, les cadavres et la mort. Pourquoi, si c'est si naturel, ne pas parler ouvertement de la mise à mort de l'animal ? Pourquoi ne pas exposer dans son salon des toiles de boucheries ? Ou chanter des balades à la gloire des abattoirs ?
  • Politiques, appuyant sur l'idée que la viande est majoritairement consommée par les classes supérieures, qui pour satisfaire leurs besoins, exploitent les travailleurs et les maintiennent dans un état de domination sociale.

Dans son essai le plus caustique The Philosophy of Cannibalism, il se joue par l'absurde des arguments des carnivores. A savoir :

  • Nous avons toujours mangé de la viande.
  • C'est notre coutume et nous devons respecter nos traditions.
  • Nous sommes en bonne santé et notre médecine approuve cette pratique.
  • C'est la loi de la nature. Le fort mange le faible et ceux qui s'y opposent se laissent aller au sentimentalisme.

Certes. Mais les mêmes arguments peuvent très bien servir à justifier le cannibalisme. Or la société rejette naturellement cette pratique. Pourquoi ? Parce qu'elle sait, de façon intuitive, qu'un être humain ne peut être traité comme une ressource alimentaire. Alors pourquoi ne pas étendre cette réflexion aux animaux ?

L'ouvrage, édité par la Vegatian Society, ne fut pas un best-seller, mais servit de terreau à la modernisation intellectuelle du mouvement végétarien. En fournissant à ses membres une suite d'arguments tant économiques que sanitaires, moraux, philosophiques ou sociaux, l'oeuvre a longtemps servi de boite à outils lors des débats publics. Une boîte à outils qui n'a pas tant changé. Le tout en ancrant l'idée du végétarisme comme partie essentielle d'un mouvement global de réforme social.

Ghandi (encore lui) dira plus tard que ce texte, qu'il avait acheté pour un shilling dans un restaurant végétarien de Londres, fit de lui, non plus un végétarien par obéissance à sa mère, mais un végétarien par choix.

C’est le livre de M. Salt, A Plea for Vegetarianism, qui m’a montré pourquoi il était juste d’être végétarien.

Ghandi, Autobiographie

Quelques années plus tard, Salt publie ce qui restera probablement son oeuvre la plus importante : Animals’ Rights: Considered in Relation to Social Progress.

Dans cet essai, il cherche à établir le principe selon lequel les animaux ont des droits moraux, puis à montrer comment ceux-ci sont violés dans la société victorienne. Reprenant les idées de John Oswald, Salt y défend le fait que tout être sensible a le droit d'être moralement considéré.

Rejetant l'anthopocentrisme, il met en avant la responsabilité de l'humain dans sa relation au vivant. L'Homme a domestiqué certaines espèces pour son profit, il en est donc responsable. S'il n'appelle pas directement à la disparition du travail animal, il demande à ce que des conditions de vie décente (sans mauvais traitements ni abus) soient garanties. Et étend sa réfléxion aux animaux sauvages.

Puisqu'ils sont libres, l'Homme n'a aucun droit d'entraver leur existence. Par conséquent, la chasse (qu'il nomme boucherie amateure), la capture d'animaux pour les utiliser comme attractions ou la destruction de leurs habitats naturels doivent être interdites ou tout au moins sérieusement encadrées.

Salt pose également l'un des premiers jalon du droit des animaux. Observant que si l'animal est considéré comme une simple propriété, certaines . Or rien n'interdit de brûler un meuble ou de détruire une oeuvre d'art à coup de hache. C'est donc bien que l'animal a un statut particulier. Partant de là, Salt demande à ce que cette protection, limitée, devienne générale et que l'animal dispose de ses propres droits, distincts de ceux de son propriétaire puisque leurs intérêts peuvent diverger.

Rapidement traduit dans la plupart des langues européennes, le livre, en démolissant ce que Salt appellait le "grand fossé" supposé entre Hommes et animaux a posé les bases du mouvement animaliste moderne.

Henry Stephens Salt
Henry Stephens SaltCrédit : Wikicommons (photographe inconnu)

Ce que le XIXe siècle laisse derrière lui

Alors que nous quittons le XIXe siècle, il est l'heure de faire quelques comptes.

En 1637, la question était de savoir si un animal était capable de ressentir En 1892, elle est de savoir quels sont ses droits.

Entre Descartes et Salt, le terrain du débat s'est largement déplacé. On ne discute plus de l'âme ou de la conscience de l'animal, mais de notre responsabilité par rapport à .

Le siècle lègue au suivant à peu près tout ce dont un mouvement a besoin. Des institutions et une presse. Des restaurants et des livres de cuisine. Une littérature et une doctrine juridique. Et même un début de réponse scientifique, encore fragile, mais qui va se consolider rapidement.

Ne reste qu'un problème, jamais vraiment abordé : par quoi remplace-t-on la viande ?

Thomas Tryon et Martha Brotherton proposait des recettes. La Vegetarian Society, des banquets. Mais tous demandaient au fond la même chose : renoncer. Renoncer à un goût, à une texture, à une habitude bien ancrée, à une place dans un repas de famille. Sans rien recevoir en échange qu'une bonne conscience.

La réponse viendra d'un endroit que personne n'attendait. Ni de Londres, ni de Paris, mais d'un sanatorium du Michigan tenu par une Église américaine née en 1863, convaincue que le corps est un temple et que ce qu'on y met engage le salut : les adventistes du septième jour.

C'est là, à Battle Creek, qu'un médecin, aux idées par ailleurs plus que , du nom de John Harvey Kellogg va faire quelque chose d'inédit dans cette histoire. Plutôt que de convaincre les gens de se passer de viande, il entreprend d'en fabriquer une autre.

Deux siècles et demi de morale n'avaient pas fait bouger les tables. Une usine, peut-être. Mais c'est le sujet de la partie suivante.

Photographie en une : Tolstoï à Iasnaïa Poliana, par Sergueï Prokoudine-Gorski (1908)