
L'histoire du véganisme. Partie 3 : la bascule militante
Pourtant, à la charnière des deux siècles, l'idée du végétarisme commence à s'enraciner dans les milieux radicaux d'outre-Manche. Influencés par les idées des Lumières, écrivains et philosophes s'interrogent alors sur la question des droits. Ceux des humains, comme ceux des animaux.
John Oswald, jacobin végétarien
En 1791, John Oswald (1760-1793), ancien officier de l'armée britannique, rapporte de ses années de service au Malabar et de ses rencontres avec les cultures hindous la conviction que l'Homme se doit de faire preuve de compassion envers le monde animal.
Un chemin qui passe nécessairement, il en est convaincu, par le végétarisme.
La même année, radicalisant les idées de Rousseau, il publie The Cry of Nature; or, an Appeal to Mercy and to Justice, on Behalf of the Persecuted Animals. L'oeuvre est considérée comme la première à appliquer aux bêtes les principes que la Révolution destine aux humains :
- Les animaux, êtres sensibles, ne peuvent pas être considérés comme simples propriétés. Leurs intérêts, différents de ceux des Hommes mais tout aussi respectables, doivent être pris en compte.
- A ce titre, la souffrance (ou la mort) qu'on leur inflige est profondemment immorale et le fait qu'elle soit légale n'y change rien.
Considérant l'animal comme la victime d'un système de domination nuisible, Oswald s'attaque à son exploitation sous toutes ses formes. La chasse, l'élevage, la vivisection, les mauvais traitements... Rien de tout ça n'est juste et l'Homme, simple espèce parmi les autres, n'a aucune légitimité à s'accorder ces droits.
Vivant dans une période de profonde transformation, à l'heure où la révolution industrielle point à l'horizon, il expose aussi une critique du capitalisme dominant. L'agriculture intensive, la machinisation, l'expension commerciale qui ne semble pas connaître de limites. Autant de preuves d'une société qui, de toutes parts, transforme le vivant en marchandises pour le profit de certains.
Sympatisant révolutionnaire, auteur d'une Constitution for the Universal Commonwealth il débarque dans un Paris en plein bouleversement. Il vient d'avoir 30 ans.
Il y fréquente les cercles révolutionnaires, devient membre du club des Jacobins et délaisse pour un temps la philosophie politique pour la tactique militaire. Fait citoyen français et commandant de l'Armée Révolutionnaire, il prend la tête d'un bataillon de piquiers et part pour la Vendée où la guerre fait rage. Il n'en reviendra pas.
John Oswald meurt en 1793, à Thouars, laissant à la postérité un livre précurseur, qui, près de 200 ans avant La Libération animale de Peter Singer, traçait déjà les premiers sillons de qu'on nomme aujourd'hui l'antispécisme.
N'admirons-nous pas chez les autres animaux ce qui, chez l'homme, est le plus éloquent : le frémissement du désir, la larme de détresse, le cri perçant de l'angoisse, le regard implorant de pitié, ces expressions qui révèlent l'âme avec une émotion que les mots peinent à traduire ?
William Cowherd & Joseph Ritson, deux approches distinctes du végétarisme
Dans les mêmes années, en Angleterre, deux autres personnages vont apporter leurs contributions à l'essort du végétarisme.
Joseph Ritson, érudit et athée
Joseph Ritson (1752-1803), antiquaire, spécialiste de la poésie médiévale, premier compilateur du cycle de Robin Hood, était principalement connu de ses concitoyens pour son caractère difficile et ses excentricités.
Devenu végétarien à 19 ans, après la lecture de la Fable des abeilles de Mandeville, il publie en 1802 Essay on Abstinence from Animal Food, as a Moral Duty, essai dans lequel il affirme ses positions en faveur du végétarisme.
Compilant un matériau historique considérable (remontant jusqu'à l'Antiquité), il utilise l'Histoire pour établir que l'abstinence de chair est une tradition continue et respectable, et que sa marginalisation n'est qu'un accident culturel, une erreur de parcours dans laquelle l'Homme s'est enfoncé.
Athée, Ritson ne convoque pas d'arguments religieux pour défendre ses idées. Reprenant à son compte les thèses de Pythagore et de Plutarque, selon lesquelles le sang engendre le sang, il s'oppose à la consommation de viande pour des raisons éthiques. L'Homme ne peut être heureux que s'il est bon et juste. Or où sont donc bonté et justice dans le meurtre d'un être vivant ?
On y retrouve aussi, presque intact, l'argument anatomique de Gassendi : nos dents, notre intestin, notre absence de griffes et de crocs... Autant de signes que l'homme n'est pas un prédateur.
L'ouvrage fut abondamment moqué. Il n'en devint pas moins l'une source d'inspiration d'un des poètes les plus célèbres de la langue anglaise, que l'on recroisera bientot : Percy Shelley.
William Cowherd et la Bible Christian Church
À rebours de Ritson, c'est par la foi qu'un autre homme arrive au même endroit. Un ancien professeur de philosophie devenu révérend.
Dans son église de Salford, proche de Manchester, William Cowherd (1760-1816), pasteur charismatique, prêche la tempérance, l'abandon de l'alcool qui corrompt les esprit, et le végétarisme. Un bon chrétien se doit d'être compatissant et miséricordieux, deux qualités qui se heurtent à la souffrance engendrée par l'exploitation animale.
La Bible Christian Church impose donc à ses membres, par un engagement signé, de renoncer à la consommation de viande. Dans la communauté, on prêche un idéal de réforme. La tempérance et l'adoption d'un régime alimentaire non carné s'inscrit dans cette optique. Plus que les droits des animaux, c'est le salut de l'Humain qui est recherché.
L'Eglise se charge également de promouvoir le végétarisme parmi les classes ouvrières d'une ville que la révolution industrielle est en passe d'engloutir. Car jusqu'ici, le refus de la viande restait surtout une affaire de gentlemen.
Pour parler aux ouvriers, la communauté dresse des parallèles entre l'exploitation des masses humaines et animales. Puisque chaque créature comporte une part de divin, les asservir revient à commettre une offense au créateur suprême. Impensable pour tout bon chrétien.
Au delà des discours, les Bible Christians agissent. Certains des membres soignent les ouvriers du quartiers, militent pour la réduction du temps de travail et l'interdiction du travail des enfants, ouvrent leurs portes aux réunions radicales... Et mettent en avant les avantages matériels du végétarisme. La viande est chère. Y renoncer, c'est économiser quelques sous que l'on pourra consacrer à s'instruire, dans l'espoir de s'extirper de sa condition.
Parfois moquée et surnommée par certains la beefsteak chapel, la Bible Christian Church, l'une premières institutions végétariennes d'Europe, aura surtout laissé sa trace dans les communautés ouvrières de la région. En occupant le vide laissé par l'Etat auprès des classes populaires et en leur fournissant soins et éducation, elle aura aussi marqué le début d'un militantisme organisé.
A la mort de Cowherd, en 1816, c'est Joseph Brotherton qui deviendra responsable de la communauté. Alors que son épouse Martha avait, quelques années auparavant publié le premier livre de cuisine végétarien du royaume, Joseph sera bientôt élu député. Une fonction qu'il utilisera pour défendre publiquement les idées de la communauté. Et en 1847, ce sera lui qui présidera la réunion fondatrice d'une autre institution militante, émanation quasi directe de l'église de Cowherd, la Vegetarian Society.

Percy et Mary
Lecteur de Ritson, c'est à la suite de sa rencontre avec un autre auteur que Percy Bysshe Shelley (1792-1822) se tourne vers le végétarisme.
Accompagné de sa première épouse, Harriet, il croise à Londres, courant 1812, John Frank Newton, qui vient de publier The Return to Nature, or, A Defence of the Vegetable Regimen dans lequel il défend vigouresement le régime végétarien, soutenant notamment que la Terre pourrait nourrir 10 fois plus d'habitants si elle était consacrées exclusivement aux cultures à destination d'une alimentation végétale.
Shelley retrouve dans les écrits de Newton des échos de sa propre vision du monde. La tyrannie, l'injustice, la violence et la pauvreté ne sont que le résultat logique de structures sociales oppressantes. Mais l'espoir subsiste. En se rapprochant de la nature, en simplifiant son existence ou en faisant preuve de compassion, l'Homme peut encore revenir sur le bon chemin. Un chemin qui passe par le végétarisme.
Un an après cette rencontre, Shelley publie A Vindication of Natural Diet. Dans cet essai, il déploie ces arguments en faveur d'une transition vers un régime végétal :
- Du point de vue moral, le meurtre d'animaux pour satisfaire le plaisir de l'Homme est indéfendable ;
- De celui médical, la consommation de viande est malsaine pour le corps et favorise l'apparition de maladies. En outre, la constitution anatomique de l'Homme (forme des dents, absence de griffes ou de crocs, organisation du système digestif) montre qu'il n'est pas adapté au régime carnivore.
- Socialement parlant, le pâturage est un luxe payé par les pauvres, puisque les céréales détournées vers le bétail sont soustraites à l'alimentation humaine ;
- Enfin, politiquement, le meurtre et la violence envers l'animal participe à maintenir en place un système brutal et oppressif, qui corrompt l'Homme en lui donnant le goût du sang.
Que le défenseur de l'alimentation animale se force, comme le recommande Plutarque, à déchiqueter un agneau vivant avec ses dents, à plonger la tête dans ses entrailles et à étancher sa soif avec son sang encore fumant. C'est alors, et alors seulement, qu'il serait cohérent.
Le texte donnera au végétarisme une visibilité importante. Poète reconnu, aussi adoré que détesté par ses contemporains, Shelley contribuera à relier le régime végétal aux idées romantiques. Pureté, retour à la nature, idéal révolutionnaire et amour farouche de la liberté.
Le crime est une folie. La folie, une maladie.
Outre Percy, une autre Shelley marquera de son empreinte l'histoire, littéraire, du régime végétal : Mary (1797-1851).
Fille de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft et de l'écrivain politique William Godwin (non, pas celui du point), Mary grandit dans un environnement libéral et voit dans sa maison se réunir les défenseurs d'une alimentation végétale. Elle a à peine 17 ans lorsqu'en 1814, elle rencontre et tombe amoureuse de Percy.
Le couple, illégitime, fuit vers la France, laissant derrière eux la famille de Mary ainsi qu'Harriet, épouse éconduite de Percy. Suivront deux années difficiles, faites de drames et d'errances à travers l'Europe avant qu'ils ne s'installent, pour le temps d'un été, sur les rives du lac Léman.
C'est là que Mary écrira son chef d'oeuvre : Frankenstein ou le Prométhée moderne, réflexion sur la violence et la domination du vivant.
Inspiré par les mythes de l'Âge d'Or, Mary Shelley imagine une créature pacifique et paisible, naissant pure de la souillure des Humains et se satisfaisant du végétal pour soulager sa faim.
Ma nourriture n’est pas celle de l’homme ; je ne détruis pas l’agneau et le chevreau pour satisfaire mon appétit ; les glands et les baies me suffisent.
Mais confronté à la violence et au rejet, devant faire face à une société dont les membres s'arrogent la place de choix au sommet du vivant, la créature est, à son tour, entrainée vers la corruption.
Loin de n'être qu'un détail pitoresque, le végétarisme de Frankenstein est un marqueur moral. Comme un symbole d'une innocence originelle ou d'une utopie lointaine, que le monde s'efforce de détruire sans raison.
Des militants isolés aux organisations
Lewis Gompertz, vegan avant le mot
Né à Londres dans une famille juive, Lewis Gompertz (1783-1861) s'oppose à l'idée que des animaux puissent être tués ou utilisés pour satisfaire les besoins des humains. Végétalien, il refuse de porter du cuir ou de la soie, et même de se laisser transporter en calèche. Une exception, même dans les communautés végétariennes de l'époque.
En 1824, il publie Moral Inquiries on the Situation of Man and of Brutes dans lequel il soutient que seule la capacité à ressentir la souffrance doit être prise en compte pour déterminer ce qui est digne de considération. L'animal entrant dans cette catégorie, le débat est clos.
S'interessant de près à l'éducation, Gompertz comprend que c'est par là que viendront toutes transformations.
Il suggère ainsi d'apprendre aux enfants, dès leur plus jeune âge, que les animaux sont des êtres sensibles et que la gentillesse à leur égart fait partie des règles morales qu'un humain se doit de respecter tout au long de sa vie.
Il propose également d'éviter ou d'interdire les jeux ou les récits qui banalise la violence à leur encontre, pour les remplacer par des alternatives enseignant la bonté et la compassion.
Ayant saisit l'importance du langage, il s'attaque également à l'utilisation de certaines expressions, comme traiter quelqu'un comme un chien, qui entretiennent les préjugés négatifs envers le monde animal.
Enfin, ayant compris que l'individu isolé ne pourra pas résoudre tout les problèmes, il encourage la création d'associations, capables par d'agir bien plus efficacement et de faire pression sur les institutions.
C'est dans ce cadre qu'il participe, la même année, à la création de la Society for the Prevention of Cruelty to Animals, toute première organisation pour le bien-être animal et future RSPCA (le R marquant l'approbation royale).
Il en devient secrétaire honoraire deux ans plus tard, mais son approche "radicale" pose problème. Alors que la plupart des membres acceptent certaines compromissions, Gompertz refuse toutes formes d'exploitation.
En 1833, la SPCA modifie ses status pour se définir comme exclusivement chrétienne, poussant de fait Lewis Gompertz à la démission.
Il fonde alors l'Animals' Friend Society, organisation séculière qui se chargera de lutter contre la maltraitance animale par le biais d'actions en justice et de mener des campagnes d'informations à destination du public (préfiguration victorienne des associations modernes de défense animale, dont L214 représente une version contemporaine).
Retiré de son rôle dans l'AFS après le décès de son épouse en 1847, Lewis Gompertz, que l'on peut considérer comme un précurseur du véganisme, meurt en 1861, dans sa maison de Kennington.
La cruauté reste de la cruauté, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente ; et qu'elle soit infligée à un homme ou à une mouche, la cruauté reste de la cruauté.
Alcott House, William Horsell et la Vegetarian Society
Alors qu'au nord de l'Angleterre la Bible Christian Church prend de l'importance, au sud naît une nouvelle communauté végétarienne, Alcott House.
Fondée par un réformateur social, James Pierrepont Greaves, Alcott House prend d'abord la forme d'une simple école. Son objectif est simple : fournir aux enfants un cadre de vie qui leur permettra de s'accomplir. A ce titre, les châtiments corporels en sont bannis, la coopération entre élèves favorisée et l'éducation en plein air privilégiée.
A Alcott House, le mode de vie est simple, pour ne pas dire austère. On s'y lève tôt, on y fait de l'exercice, on y enseigne la morale et l'on y mange végétalien. En quelques années, la petite école se transforme en véritable communauté alternative. Des logements sont mis à disposition de ses membres, des jardins et des terres sont cultivés en commun et une petite activité d'imprimerie est lancée.
C'est de ses presses que sortira The Healthian, périodique consacré à la santé. Si le journal ne durera que quelques années, il a son importance puisque c'est dans ses pages, qu'apparaît pour la première fois, en 1842, le mot vegetarian.
Quelques années plus tard, c'est un autre journal qui va jouer un rôle de premier plan dans l'institutionalisation du mouvement végétarien : le Truth Tester.
Dirigé par William Horsell, hydrothérapiste et militant pour la tempérance, le journal, d'abord centré sur les questions de lutte contre l'alcool, va rapidement incorporer l'héritage du Healthian pour se faire l'avocat du régime végétal.
En 1847, un lecteur y publie un courrier dans lequel il émet l'idée d'une société destinée à promouvoir le végétarisme.
Suite à cette parution, une première réunion est organisée à Alcott House, en juillet 1847. S'y retrouve membres de la Bible Christian Church ou d'Alcott House, visiteurs venus de Londres ou de Birmingham, sympathisants aux idées de tempérance...
La réunion est un succès et l'on prévoit de se retrouver quelques mois plus tard afin de mettre sur pied une véritable association.
Ce sera fait le 30 septembre de la même année, à Ramsgate, où se situe l'institut d'hydropathie d'Horsell.
Plus de 150 personnes sont présentes, venant de toute l'Angleterre et représentant les différents courants de défense du végétarisme.
Sous la présidence de Joseph Brotherton, on y discute des règles, des objectifs et de l'organisation de la future société.
A la fin de la journée, la Vegetarian Society est officiellement créée.
Son objectif est clair : promouvoir, par la diffusion d'informations sous toutes ses formes, le régime végétarien.
Ouverte aux hommes et aux femmes de plus de 14 ans, déclarant ne pas avoir consommé de viande depuis au moins un mois, l'association vise à devenir le point de convergence de toutes celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, s'intéresse au régime végétal.
Ses premiers dirigeants reflète cette vision. James Simpson, membre de la Bible Christian Church est élu président. William Oldham, d'Alcott House prend la place de trésorier. Quand à William Horsell, qui accueille les invités, il sera le premier secrétaire de l'association nouvellement créée.
Ce qui a été gagné, et laissé de côté
En un demi-siècle, le végétarisme, jusqu'ici porté par des penseurs plus que par des Hommes d'actions, a comblé certains manques. Des structures se sont élevées et la cause a gagné en visibilité.
Mais la journée du 30 septembre 1847 laisse aussi une question en suspens. Car ce jour-là, fait face à une question. Que défend-elle exactement ? Elle choisit l'abstinence de chair, laissant de côté les autres produits animaux.
Il faudra attendre 97 ans pour que quelqu'un s'en agace suffisamment pour faire à nouveau bifurquer l'histoire.
En attendant, le mouvement a une maison. Reste à convaincre le monde d'y entrer. Et pour cela, il va falloir affronter deux adversaires coriaces : l'indifférence, et la science médicale de l'époque. Ce sont ces combats que nous explorerons dans la partie suivante.




