Doodle Aquarelle d'un lapin habillé en chevalier et tenant une carotte comme épée

L'histoire du véganisme. Partie 2 : Moyen Âge et Renaissance

Par Caladhiele

Après le Déluge, Dieu changea d'avis. Huit chapitres après avoir prescrit à l'Homme le végétal comme nourriture, le voici qui lui livre la chair de tout ce qui vit.
Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela comme l'herbe verte.
Genèse, chapitre 9, verset 3

C'est sur cette autorisation que le Moyen Âge chrétien va construire son rapport aux animaux. La question du végétarisme avait été ouverte, sans jamais être tranchée, pendant l'Antiquité. Le christianisme va en changer la nature. Elle était éthique et philosophique. Elle devient religieuse et ascétique.

Pendant les siècles du Moyen Âge européen, certains refuseront encore de consommer la chair. Mais l'animal, lui, aura quitté la conversation.

C'est l'histoire de cette longue absence et de son timide réveil que nous allons survoler. Où l'on rencontrera notamment des hommes pendus pour avoir refusé de tuer un poulet et un génie italien qui rendait la liberté aux oiseaux emprisonnés.

Pendant les siècles du Moyen Âge européen, des hommes refuseront encore de consommer la chair. Mais l'animal, lui, aura quitté la conversation.

L'ascétisme chrétien, mater carnem

Les précurseurs de l'ascétisme

Malgré le décret divin, certains refusent encore la viande.

Dès le IVe siècle, les se nourrissent de pain, d'eau et de végétaux. Non par souci de l'animal, mais par volonté de combattre les passions. Deux siècles plus tard et suivant la même logique, la règle bénédictine imposera ses propres restrictions.

Tous s'abstiendront absolument de la chair des quadrupèdes, excepté les malades très affaiblis.
Règle de saint Benoît, chapitre 39

En 1084, un moine allemand, Bruno de Cologne, ira plus loin. Au creux des Alpes françaises, il fonde la et bannit la viande de sa communauté. La règle, radicale, est toujours en vigueur aujourd'hui.

Mais la motivation n'a, à nouveau, rien à voir avec la compassion. Il ne s'agit que de pousser l'Homme à lutter contre lui-même. Mater la chair. Littéralement. L'animal n'a aucune place dans le raisonnement.

L'animal, assujetti à l'être humain

Cette absence, certains vont se charger de la justifier.

Ce sera fait dès le Ve siècle, par la plume d'. Le commandement tu ne tueras point, écrit-il, ne concerne que les humains. , les animaux se voient ainsi exclus de la règle divine.

Dieu ne se soucie pas des bêtes pour elles-mêmes.
Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils, III, 112

Sept siècles plus tard, poursuivra dans la même voie. On peut user des bêtes, écrit-il, soit en les tuant, soit en toute autre manière. Et si la cruauté envers les animaux est néfaste, c'est parce qu'elle endurcit le cœur et prépare à la cruauté envers les humains.

Pythagore tenait le même raisonnement. À une différence près : pour lui, l'animal n'était pas un instrument. Il était un parent.

La doctrine, pourtant, ne faisait que rattraper l'usage. Près de deux siècles plus tôt, à Goslar, le végétarisme s'était déjà payé d'un nœud coulant.

Le temps des hérésies

Goslar, 1052

Goslar, Basse-Saxe, 1052. On amène devant l' un groupe d'hommes accusés d'hérésie. On leur reproche une doctrine suspecte, des jeûnes étranges et un refus de la chair animale.

La condamnation est prononcée. Reste à confirmer leur appartenance à la secte. On leur tend un poulet vivant. Qu'ils le tuent, et le doute sera levé. Les hommes refusent. Ils sont pendus le jour même.

Les Cathares, proto-végétariens ?

Aux marges de la chrétienté, des communautés entières refusaient pourtant la chair.

Au Xe siècle en Bulgarie, autour du pope , naît un mouvement religieux refusant viandes et laitages. Deux siècles plus tard, dans le Midi de la France, une configuration comparable réapparaît : le catharisme.

Sa cosmologie est dualiste. Le monde spirituel est l'œuvre de Dieu. Le monde matériel, celle d'un ange déchu. Le corps est une prison pour l'âme, la procréation une séquestration. La chair animale, fruit du coït, participe donc de cette création maudite.

Pour cette raison, les Parfaits, l'élite ayant reçu le , s'en abstiennent absolument. Ni viande, ni œufs, ni laitages. Seul le poisson échappe à l'interdiction. On le tenait alors pour moins corruptible, peut-être parce qu'on lui supposait une reproduction sans accouplement.

L'Église ne tolérera pas l'hérésie.

En 1209, le pape Innocent III lance la croisade des Albigeois. La même année, Béziers est prise et ses habitants massacrés. De cet épisode, la formule prêtée au légat papal est restée.

En 1233, une Inquisition est fondée pour traquer les survivants de la répression. 10 ans plus tard, commence le siège du château de Montségur, dernier grand refuge de la communauté. La reddition survient après onze mois. Les Cathares ont le choix : abjurer ou mourir. Plus de 200 d'entres eux, refusant de renier leur foi, finiront brûlés vifs. Quelques décennies plus tard, le catharisme est éteint.

Il y aurait, à première vue, une parenté à revendiquer entre geste cathare et véganisme moderne. Même refus de certains aliments. Même marginalité. On comprendrait qu'un vegan y voie une lignée. Mais le Parfait cathare refusait la viande comme on refuse une souillure. Fragment du monde déchu, celle-ci corrompait celui qui la mangeait. L'animal qu'elle avait été, c'était une autre histoire. Le même refus mais deux mondes intérieurs bien distincts.

Le paradoxe de Saint François

On pouvait donc, au Moyen Âge, refuser la viande et, pour cela entre autre, finir sur le bûcher. Mais on pouvait aussi appeler un loup son frère, le tout en pleine orthodoxie.

naît à Assise en 1181. Cœur sensible et prêcheur infatigable de la pauvreté, son sens de la compassion aura marqué l'histoire. Mais c'est peut être son rapport aux animaux, dont il deviendra le saint patron, qui le rendra le plus célèbre.

Ainsi à Gubbio, raconte la légende, il apprivoise un loup qui terrorisait la ville et négocie un pacte entre la bête et les habitants. Dans son Cantique des créatures, il glorifie l'ensemble de la création. Et, selon la tradition franciscaine nomme frères bœufs et oiseaux. La parenté universelle, grand mot de Pythagore, devient chez lui une louange à la création.

François n'est pourtant pas végétarien. Le frère mange ce et le voeu de pauvreté reste prioritaire.

C'est que la fraternité avec les créatures, pour François, appartient à un autre registre que celui de l'assiette. Le loup qui rôde est son frère parce qu'il honore Dieu à sa manière. L'agneau qu'on lui sert au dîner est un don du Créateur que l'on doit accepter. Louer et recevoir, deux gestes spirituels qui, dans la pensée de François, ne se croisent pas. La tendresse, alors, s'arrêtait à la table.

La Renaissance, l'heure du réveil

Pour un temps tout du moins. Mais la question de l'animal revint. Lentement. Et par une porte que l'on n'attendait pas.

Léonard de Vinci, libérateur solitaire

À Florence, dans les dernières années du XVe siècle, on rencontre régulièrement un homme sur la place du marché. Il achète des oiseaux en cage. Non pour se divertir, mais pour les libérer. Cet homme, c'est .

On le sait par une lettre. En 1515, depuis l'Inde, le navigateur florentin écrit à Julien de Médicis. Il y décrit des populations rencontrées dans le sud du sous-continent, probablement jaïnes, qui ne se nourrissent de rien qui contienne du sang, et ne souffrent pas qu'on nuise à aucun être vivant. Puis il glisse, comme une évidence : come il nostro Leonardo da Vinci. Comme notre Léonard de Vinci. Le possessif est délicat. Notre. Comme on dit d'un proche dont on connaît les manies.

Come il nostro Leonardo da Vinci.
Andrea Corsali, lettre à Julien de Médicis, 1515

D'où lui venait cette position, on peut le deviner. Car parmi ses nombreuses occupations, Léonard dissèque. Il ouvre des corps, dessine leurs organes, leurs muscles, leurs viscères. Et voit ce que peu voient à son époque. Que dans chacun d'eux, se trouve la même chair, le même sang, la même logique de fabrication. De cette observation naît une phrase, brève, qu'il glisse dans ses carnets.

L'homme est le sépulcre des autres animaux.
Léonard de Vinci

Ce n'est plus Pythagore. Ce n'est pas non plus Porphyre. Aucune cosmologie, aucune philosophie. Mais simplement ce qu'on peut déduire du fait d'avoir tenu un cœur de bœuf et un cœur d'homme aux creux des mêmes mains.

Montaigne, l'animal qui regarde

Si Léonard de Vinci a observé, d'autres, à la même époque, vont redécouvrir les classiques oubliés.

En 1572, publie en français les Œuvres morales de Plutarque. Toute la France lettrée le lit. Les arguments antiques en faveur de l'animal reviennent dans le débat européen après des siècles d'éclipse.

lit Plutarque avec passion. Dans son Apologie de Raymond Sebond, publiée en 1580, il démolit la frontière entre humain et animal, comme Porphyre l'avait fait quinze siècles plus tôt. Les animaux pensent, ressentent, communiquent. La supériorité de l'homme n'a rien d'une évidence. Elle est même peut-être un préjugé.

Quand je joue avec ma chatte, est-ce moi qui passe du temps avec elle ? Ou elle avec moi ?
Montaigne, Apologie de Raymond Sebond, 1580

Le regard est ainsi renversé. La hiérarchie naturelle, celle qu'Augustin et Thomas d'Aquin tenaient pour acquise, vacille en une phrase. Montaigne, pourtant, mangeait de la viande. Comme Plutarque avant lui.

Cette mutation du regard a des conséquences concrètes. , dans son Utopia publiée en 1516, imagine une cité idéale où la chasse, sport aristocratique depuis le Moyen Âge, est jugée indigne d'un homme libre. La boucherie y est confiée aux esclaves, pour préserver la sensibilité morale des citoyens. Érasme, à la même époque, ironise dans son Eloge de la folie, sur les nobles qui se croient grandis par le massacre du gibier. Le geste princier du veneur, longtemps glorieux, commence à devenir suspect.

Pas de mouvement encore. Mais le regard a changé. Et après mille ans d'immobilisme relatif, c'est déjà à noter.

Cornaro, la troisième voie

Il existe également, à la même époque, une autre porte d'entrée vers la végétalisation de l'alimentation. Ni l'œil de de Vinci, ni la bibliothèque de Montaigne. Mais le corps et le soin que l'on doit lui apporter.

À Venise, en 1558, un noble nommé publie un petit traité intitulé Discorsi della vita sobria (Discours sur la vie sobre). Cornaro n'y convoque ni Dieu ni les Anciens. Il ne s'intéresse pas non plus aux animaux. Mais à une simple question, comment vivre longtemps en bonne santé ?

Il a alors près de soixante-quinze ans, et prétend devoir cette longévité à un régime simple : manger peu, beaucoup de légumes, peu de viande et de vin.

Le livre fera trois siècles de fortune. Il sera traduit, réédité, imité partout en Europe. Et bien plus tard, quand naîtront les premiers mouvements végétariens organisés, c'est par ce prisme et avec ce vocabulaire, celui du corps et de la santé, que la question sera à nouveau posée.

Le paradoxe de la Renaissance

On pourrait imaginer qu'avec le retour des philosophes, la redécouverte des anciens et l'apparition des premiers diététitiens, la Renaissance aurait été synonyme de progression du végétarisme dans la société.

Mais malgré de Vinci et Montaigne, malgré More et Cornaro, il n'en fut rien. La Renaissance ne devint pas végétarienne.

Pire, la consommation de viande augmenta. La prospérité croissante étendit ce qui n'était jusque-là qu'un privilège aristocratique. Plus les arguments contre la chair se multipliaient, plus elle se démocratisait dans les assiettes européennes.

Conclusion

De Pythagore à Montaigne, plus de 1500 ans se sont écoulés. Et la question du végétarisme reste posée. Pas avec les mêmes mots. Ni pour les mêmes raisons. Mais avec la même vivacité.

Si la question est revenue sur le devant la scène, c'est cependant de manière désorganisée. Simplement par le fait de quelques esprits singuliers dans une Europe plus carnivore que jamais.

Il faudra quelques siècles encore pour voir une avancée. Une révolution industrielle, des philosophies nouvelles, un mot enfin pour nommer cette singularité.

Doodle Aquarelle d'un lapin habillé en chevalier
Doodle lapin chevalierCrédit : @amandebasilic

Questions fréquentes / TLDR