
L'histoire du véganisme. Partie 3 : la querelle de l'animal-machine
L'animal-machine, et sa réfutation
En 1637, dans un traité fondateur de la philosophie moderne, René Descartes explique que les animaux sont des machines.
Nous avons laissé le végétarisme, à la fin de la partie précédente, du côté de la Renaissance, chez quelques figures isolées qui refusaient de tuer par scrupule moral.
Ce fil est sur le point d'être coupé net. Pendant près d'un siècle, la question ne sera plus de savoir si l'on peut faire souffrir un animal, mais s'il est seulement capable de ressentir cette souffrance.
C'est de cette querelle que naîtra, par réaction, le végétarisme moderne. Parce qu'à force de devoir prouver que l'animal sent, certains finiront par se demander de quel droit on le mange.
Le choc cartésien
C'est dans la 5ème partie de son Discours de la méthode que Descartes expose l'argument au grand jour.
Dépourvus de langage et de raison, les animaux ne sont, pour le philosophe, que de simples automates.
Leur corps, bien qu'admirablement agencé par Dieu, peuvent se résumer à de jolis mécanismes de précision.
Des machines, certes vivantes, mais sans âme ni pensées. Pas si éloignés d'une horloge, qui peut certes donner l'heure avec précision, mais ne possède pas de conscience pour autant.
L'idée n'est pas neuve chez Descartes.
Quelques années plus tôt, il avait consacré un traité entier au corps comme machine (traité qu'il n'osera pas publié). Et si chez l'humain, ce corps-machine reçoit en plus une âme raisonnable, chez
l'animal, rien ne s'ajoute.
Je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent toutes naturellement en cette machine, de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d’une horloge...
Descartes ne nie pas que l'animal puisse réagir à son environnement et à la douleur notamment. Simplement, à la différence de l'Homme qui souffre en conscience, l'animal ne fait que réagir, mécaniquement. Son corps est peut être capable de subir la douleur, mais sans que l'animal, incapable de perception, ne puisse ressentir ses effets.
Une thèse que ses successeurs, Malebranche en tête, se chargeront de durcir un peu plus, affirmant que la bête, est tout bonnement incapable de sensations.
Dans les animaux il n’y a ni intelligence ni âme, comme on l’entend ordinairement. Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir : ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien.
Les conséquences pratiques sont immédiates.
Si l'animal est une horloge, le démonter n'est pas un crime. À Port-Royal, où le cartésianisme fait école, on se livre ainsi à diverses expériences sur l'animal vivant.
Ou comment la philosophie, en transformant l'animal en machine, absoud par avance l'homme de l'accusation de cruauté.
La riposte
L'hypothèse pourtant, semble se heurter à l'expérience.
Puisque après tout, même au XVIIe siècle, certains ont remarqué qu'un animal peut être apeuré ou joyeux. Qu'il semble pouvoir apprendre, reconnaître ses maîtres et, selon les circonstances, modifier son comportement. Des attitudes difficilement conciliables avec l'idée d'une simple machine sans mémoire ni capacités d'anticipation.
Pierre Gassendi, adversaire constant de Descartes, fut l'un des premiers à porter la contestation. Puisque la réalité quotidienne montre que l'animal est sensible, et que quelque chose qui ressent pense forcément, on ne peut le réduire à un simple assemblage inconscient.
Mais Gassendi ouvre également un second front. Il regarde nos dents.
Là où le carnivore possède des crocs longs et tranchants, faits pour déchirer, l'Homme n'a que des incisives modestes et de larges molaires plates, faites pour broyer.
Ses intestins sont longs, comme ceux des animaux qui se nourrissent de végétaux.
Conclusion, pour Gassendi, la nature nous a destinés aux fruits et aux herbes, et le régime carné est une acquisition tardive, une habitude prise contre notre constitution.
L'argument est fragile (l'anatomie comparée dira plus tard que l'Homme est un omnivore assez banal) mais il traversera les siècles.
Les animaux manquent de la raison humaine, mais non pas de la leur.
Leibniz ira plus loin. Réfutant l'hypothèse selon laquelle perception et conscience de la perception vont forcément de paire (le sommeil ou les habitudes mécaniques montrant que l'un peut aller sans l'autre), il présente l'animal comme un être conscient mais inconscient de l'être. L'animal, comme l'humain, est sensible mais ne peut former dans son esprit les idées abstraites qui sont le propre de la raison.
D'autres attaqueront par la moquerie.
On prête ainsi à Fontenelle, pourtant admirateur de Descartes, une objection restée célèbre :
si deux chiens-machines peuvent se reproduire, l'on a jamais vu deux horloges engendrer des petits.
Thomas Tryon, ou la pratique du véganisme
Pendant que les philosophes se disputent, un homme tente une approche pratique. Il cesse de manger de la viande et explique comment s'y prendre exactement. Si l'on devait désigner un fondateur au végétarisme moderne, ce serait certainement lui. Thomas Tryon, ancien chapelier devenu écrivain.
Il n'a que 23 ans lorsque, probablement influencé par les écrits du mystique allemand Jacob Boehme, il dit entendre une voix intérieure qui le guide sur le chemin de la tempérance et de la compassion.
Dès lors, il laisse une conviction simple guider son existence : chaque créature porte l'image de Dieu et toute violence à son égard est un acte de corruption.
Tryon adopte donc un végétarisme strict, proche du véganisme actuel, qu'il conservera jusqu'à sa mort.
Ils sont tes frères, ayant avec toi le même Père, Créateur et Conservateur, et ils participent également avec toi, selon leur nature, à ses soins et à sa providence.
Porté par cette compassion envers l'oeuvre du Créateur, Tryon développera l'un des premiers exemples de ce qu'on nomme aujourd'hui la convergence des luttes.
Précurseur de l'abolition de l'esclavage, défenseur d'une plus grande équité envers les femmes, militant pour l'amélioration du sort des aliénés ou pour la fin des châtiments corporels infligés aux prisonniers, il est de toutes les luttes de son époque.
Et l'un des premier à appliquer aux animaux le concept naissant de droits naturels, remettant en question l'autorité de l'Homme sur ces créatures qui, vivant de leur côté, ne lui causent aucun tort.
Enfin, et c'est ce qui le distingue des moralistes de son temps, Tryon se préoccupe de rendre son régime praticable.
Auteur de nombreux livres, dont The Way to Health, Long Life, and Happiness (1683) dans lequel il expose sa défense du régime végétal, il publie en 1691 Wisdom's Dictates, où il associe préceptes de vie et recettes de cuisine végétales.
Son influence, longtemps sous-estimée, fut considérable.
De la romancière Aphra Behn à Benjamin Franklin qui décidera, après la lecture de Tryon, d'adopter un régime végétarien. En passant par l'abolitioniste et défenseur de la cause animale Benjamin Lay, le poète Percy Shelley ou Lewis Gompertz, futur membre fondateur de la très anglaise RSPCA, que l'on rencontrera bientôt.
Le siècle de la compassion
La Mettrie, ou le retournement de la machine
La réfutation la plus radicale du cartésianisme viendra plus d'un siècle après le Discours de la méthode, d'un médecin libertin : Julien Offray de La Mettrie.
Dans L'Homme-Machine (1747), il reprend à son compte l'argument cartésien, pour mieux le retourner.
Pour Descartes, le corps est une machine et l'âme, immatérielle, est le siège de la raison. Or, si La Mettrie accepte le premier point, il réfute le second en s'appuyant sur l'expérience. Consommer des drogues, se priver de sommeil, être malade… Autant de choses qui, en impactant le corps, ont des effets sur nos pensées et nos émotions. Le corps est peut-être une machine, mais une machine pensante.
Et puisque Hommes et animaux sont anatomiquement très similaires (ils possèdent des organes, un cerveau…), alors les deux ne sont que des machines vivantes, capables de sentir, ressentir, mémoriser ou apprendre.
Ce que la boucherie permet d'ignorer
Au cours du XVIIIe siècle, la défense du végétarisme prend une autre tournure. L'argumentaire cartésien est de plus en plus contesté et la question de la moralité revient sur le devant de la scène. De quel droit l'Homme provoque-t-il la souffrance ? Et en est-il conscient ?
Bernard Mandeville, dans sa Fable des Abeilles, formule une évidence. Nous mangeons de la viande parce qu'un autre tue à notre place.
Si chacun devait égorger lui-même l'animal qu'il consomme, beaucoup y renonceraient. La division du travail entre le boucher et le consommateur n'est pas seulement économique, elle est surtout morale.
Et permet à ce dernier de rester dans une ignorance, certes tout à fait fictionnelle, mais particulièrement confortable.
Voltaire et Rousseau
Les auteurs des Lumières mettent en avant la compassion pour dénoncer les violences de l'élevage, de la chasse ou de la vivisection.
Voltaire, dans l'article « Bêtes » de son Dictionnaire philosophique, prend directement à partie les cartésiens. Puisque l'animal possède les mêmes organes que l'humain, prétendre qu'il ne ressent rien n'est qu'une barbarie sous couvert de science. Une fable imaginée par l'Homme pour lui permettre d'agir avec cruauté.
Tu découvres dans cet animal tous les mêmes organes de sentiment qui sont en toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal afin qu’il ne sente pas ?
Rousseau, enfin, contribue à populariser la question du « régime pythagoricien » dans nos contrées. Êtres sensibles, les animaux sont de fait rattachés à la loi naturelle. Et même si, de part leurs différences, ils ne peuvent être considérés comme des sujets moraux, ils doivent être considérés.
Si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible.»
Dans Discours sur l'origine de l'inégalité, Julie ou la Nouvelle Héloïse ou l'Émile, il développe également l'idée que le goût de la viande est naturellement étranger à l'humain. Il suffit de proposer à un enfant de la chair crue pour nous en rendre compte.
La viande serait donc une question d'éducation, quelque chose à quoi l'Homme serait accoutumé au fil des années, symbolisant son éloignement de la vie saine et naturelle des temps premiers. Reprenant à Plutarque l'idée que la consommation de produits carnés corrompt l'Homme, il recommande de la tenir éloignée des enfants, et de les nourrir avec une alimentation majoritairement végétale.
Une des preuves que le goût de la viande n’est pas naturel à l’homme, est l’indifférence que les enfants ont pour ce mets-là, et la préférence qu’ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage, la pâtisserie, les fruits, etc.
Ce qui va changer
Deux siècles de querelles laissent un bilan paradoxal.
D'un côté, la victoire intellectuelle est nette. L'animal-machine n'a pas survécu à ses contradicteurs : de Gassendi à La Mettrie, la sensibilité animale est redevenue une évidence, et il ne se trouve plus grand monde, à la veille de la Révolution, pour soutenir sérieusement qu'un chien qu'on ouvre vivant ne sent rien.
De l'autre, cette victoire n'a presque rien changé aux assiettes. On a établi que l'animal souffre. On n'en a, peut être, déduit qu'il fallait cesser de le manger.
Mais dans la réalité, peu de choses ont changé. Peut être parce qu'au delà des écrits des philosophes, il manquait encore au végétarisme quelques réelles actions, une organisation et un porte-étendard.
Des choses, qu'à la fin du XVIIIe siècle, un ancien officier britannique, un révérend philosophe, un antiquaire athée et un poète romantique vont se charger d'apporter.




