Casserole en émail bleu remplie de ragoût ital jamaïcain dans son bouillon épicé

La cuisine ital, le régime rastafari

Par Caladhiele

Il existe une cuisine où l'on a rebaptisé les légumes pour leur donner une âme.

Le poivron y devient I-pepper, la banane I-banana. On y retrouve ce "I", glissé au début de chaque mot, comme une manière de relier l'ensemble du vivant. Bienvenue dans la cuisine ital.

On pourrait croire à une nouvelle tendance bien-être, on en est pourtant loin. Née dans la Jamaïque des années 30 et souvent présentée comme ancêtre du véganisme, la cuisine ital n'est en fait ni tout à fait végétalienne, ni vraiment un "régime". Mais plus un style de vie, une philosophie ou même un idéal. Une "Way of Life rastafarienne", que cet article se propose de parcourir.

Nous verrons ce qu'elle exclut (et ce qu'elle n'exclut pas), d'où elle vient, et (plus important encore) ce qui remplit ses marmites. On verra aussi comment s'en inspirer depuis la métropole, en essayant de ne pas trop trahir de ce qu'elle est.

Ital is vital.
devise rastafari

Ce que l'on mange, ce que l'on évite

On pourrait résumer la cuisine ital en une phrase : Consommer une nourriture aussi naturelle et vivante que possible. Tout le reste en découle.

Une alimentation naturelle et faite maison

Priorité est donc donnée aux produits frais. De saison si possible. Issus de son propre potager idéalement, puisque le fait-maison et l'autosuffisance occupent des places importantes dans la culture ital.

Ici, le végétal est largement majoritaire. Bien aidés par le climat tropical jamaïcain, fruits et légumes abondent. Igname, patate douce, chayotte, callaloo, mangue, papaye, noix de coco... Sans oublier l'ackee, fruit national, cousin du litchi au léger goût de noisette.

Si la cuisine ital favorise légumes racines et autres tubercules, les légumineuses y trouvent aussi leur place. Haricots, pois et riz sont ainsi couramment utilisés.

Herbes, épices et aromates viennent compléter l'ensemble (et donner à cette cuisine ses odeurs si caractéristiques). Du thym antillais, de la coriandre, du gingembre, du curcuma. Et... du piment. Variété plus précisément, l'un des plus fort qui soit.

Ce que l'ital met de côté (généralement)

La culture rastafarienne prônant la tolérance, sa cuisine n'a pas d'aliments interdits à proprement parler.

Mais l'objectif étant de nourrir sa livity (on y reviendra) et de s'affranchir, autant que possible, de Babylone (on y reviendra aussi), certains ingrédients sont naturellement déconseillés.

La viande en premier lieu. Cuisine du vivant, l'ital évite la chair animale, qui transforme l'estomac du rasta en cimetière. La même logique s'applique aux oeufs (perçus comme des fœtus morts) et aux produits laitiers, issus d'un fluide vital destiné aux petits.

Un principe qui a trouvé ses paroliers.

No bones, no blood inna we kitchen:
We nah go mix up inna vampire livin'.
No bones, no blood inna we kitchen:
Said Rastafari a my greatest ambition.

Jah Sun, No Bones No Blood

Additifs, conservateurs et produits industriels en tout genre sont également mis de côté. Aliments transformés, ce ne sont que des versions dégradées de ce que la nature (ou Jah) peut offrir. Exit donc les plats préparés, les sodas, les aliments édulcorés, l'alcool ou encore... le sel.

Cuisiner ital, cuisiner sans sel

Cette absence est peut être l'un des marqueurs les plus forts de la cuisine ital. Pour certains, c'est une question de santé, le sel causant de l'hypertension et favorisant l'obésité. Pour d'autres, une question de provenance puisque le sel est issu de la mer, et non de la terre. Pour d'autres encore, c'est une question théologique. La nourriture placée sur terre étant naturellement parfaite, il n'est pas question de l'altérer.

Selon les courants et les pratiques, le sel de roche est parfois cependant utilisé en petites quantités. Il en va de même pour les huiles et le sucre raffinés, si possible évités mais parfois consommés pour des raisons pratiques. Manger ital lorsque l'on habite les faubourgs de Birmingham ou de New York demande forcément quelques concessions.

Manger pour augmenter sa livity

Si la cuisine ital attache tant d'importance aux produits naturels, c'est qu'elle s'inscrit dans certains principes plus larges.

Et tout d'abord, celui de l'unité du vivant. Ce paradigme, résumé par le terme InI (Je et Je, utilisé pour remplacer le je comme le nous) exprime l'idée que l'Energie Divine habite chaque élément de la création. C'est ce même "I" que l'on retrouve glissé devant chaque ingrédient, signant l'unité du mangeur et de ce qu'il mange. Jah, l'Homme et la Nature ne font donc qu'un et blesser un être vivant revient à se blesser soi-même tout autant qu'à faire offense au divin.

De cette unité découle le concept de livity, la force de vie. Conférée par Jah, celle-ci irrigue et lie l'ensemble du vivant. Augmenter sa livity, c'est l'objectif du rastafari et manger ital participe à cette quête (tout comme méditer, prier ou aimer son prochain). Le corps devient un temple, la nourriture une médecine. Une approche que n'aurait pas renié Hippocrate et certains philosophes de l'Antiquité.

food is medicine

Aux origines de la cuisine ital

Pas besoin, cependant, de remonter aussi loin pour retrouver les origines de la cuisine ital. Moins d'un siècle suffit.

Dans les années 1930, la Jamaïque est encore sous domination britannique. Les séquelles de l'esclavage, bien qu'aboli officiellement depuis 1834 sur l'île, continue de façonner la société. Le pouvoir est aux mains des Blancs. Les populations d'origine africaine sont marginalisées. L'île est en bouillonnement. Sur tous les plans.

Religieusement, le réveil chrétien du milieu du XIX siècle a donné naissance à un nouveau syncrétisme qui mélange christianisme et croyances d'origines africaines.

Sur le plan politique, les appels au retour de la diaspora vers l'Afrique ont marqué les esprits. L'éthiopianisme, mouvement de sacralisation de l'Éthiopie vue comme la nouvelle Sion, propose une voie d'émancipation spirituelle et politique.

Dans les années 20, Marcus Garvey, militant panafricaniste jamaïcain, transforme l'éthiopianisme religieux en mouvement de libération politique. Et prophétise, selon la légende, le couronnement prochain d'un roi noir en Afrique.

Une prophétie qui s'accomplit dès 1930 en Éthiopie, avec la montée sur le trône d'Hailé Sélassié I. En Jamaïque, l'évènement a une portée considérable, certains voyant dans le nouveau monarque le messie noir annoncée par la bible. Parmi eux, un certain Leonard Howell, prédicateur charismatique, militant anticolonial et futur fondateur, en 1940, de la communauté autarcique de Pinnacle, première communauté rasta.

Refuser Babylone

A Pinnacle, Howell enseigne l'auto-suffisance. Ne plus dépendre de l'extérieur permet de s'affranchir du système d'oppression en place : Babylone. Et de ses instruments, gouvernement, police, industries...

Refuser Babylone, c'est refuser de nourrir le système. Celui qui a réduit en esclavage. Et qui exploite encore le vivant pour son propre profit.

Un rejet qui s'applique dès l'assiette. Refuser la nourriture industrielle et l'alcool (outil d'asservissement), c'est une manière de résister et de construire par la pratique un autre modèle de société. Le tout en restant fidèle aux textes sacrés, le rastafarisme s'appuyant en partie sur une lecture littérale de l'Ancien Testament, et reprenant ses interdits alimentaires.

Foyer de rebellion, Pinnacle sera rapidement dans le viseur des autorités. La communauté est visée par plusieurs raids de la police locale au fil des années et est définitivement fermée en 1954. Ses membres, expulsés, iront prêcher la résistance à Babylone dans les rues de Kingston ou dans de nouvelles communautés, contribuant ainsi à la naissance du rastafarisme comme mouvement de masse. Un mouvement, et une culture, que l'explosion mainstream du reggae se chargera bientôt de faire connaitre au monde entier.

Deux assiettes de ragoût ital aux légumes-racines, haricots rouges et quartiers de citron vert
Ragôut ital aux légumes-racinesCrédit : @amandebasilic

L'alimentation ital, une cuisine plurielle

Comme tout mouvement religieux, le rastafarisme a ses . Pour simplifier, on peut distinguer trois approches, aux frontières parfois floues. Si elles partagent l'essentiel (Babylone, la primauté de la nature, la livity...), leurs façons d'appréhender l'ital diffèrent sensiblement.

Le courant modéré, le plus répandu et notamment parmi la diaspora, a l'approche la plus flexible. Certains membres adoptent une alimentation végétalienne. D'autres sont simplement pesco-végétariens, car si la viande reste globalement bannie, le poisson est généralement accepté (parfois avec une limite de taille). A chaque rasta d'adapter son alimentation à ses convictions et au contexte dans lequel il évolue. L'important étant avant tout l'intention de vivre en harmonie avec Jah.

Le courant intermédiaire, présent surtout en Jamaïque et dans l'ensemble des Caraïbes, est plus ferme. Ses membres sont généralement végétaliens et évitent, si possible, les aliments transformés et les produits industriels.

Le courant strict, présent en Jamaïque et en Éthiopie (terre sacrée du rastafarisme qui a sa propre tradition de cuisine végétale), est souvent composé de communautés plus fermées et respecte à la lettre les principes de l'alimentation ital. Le repas est strictement végétal et les produits raffinés formellement interdits. L'accent est mis sur l'auto-suffisance, le cru prend plus de place et les pratiques changent. On privilégie les ustensiles en bois (le métal altérant le goût et le plastique étant industriel), le jeûne s'invite dans le calendrier hebdomadaire et certains aliments s'ajoutent à la liste des interdits (mangue ou canne à sucre notamment).

Ital et véganisme, cousins mais pas jumeaux

Cette pluralité interne explique en partie une autre confusion, celle qui assimile l'ital à l'alimentation végane.

Après tout, les deux ont certains points communs. Valorisation du végétal, refus de la chair animale (pour les courants stricts de l'ital), attrait naturel vers les produits frais et locaux, insertion dans des mouvements plus larges porteurs d'une vision du monde...

Les deux ne sont pourtant pas synonymes. Le véganisme se fonde majoritairement sur une éthique du rapport à l'animal. L'ital sur une quête spirituelle. Deux chemins différents pour aboutir à une assiette qui peut, parfois, se ressembler. Et parfois non. On peut trouver un steak végétal au menu d'un vegan. Steak qui sera refusé par un tenant d'une ligne stricte de l'alimentation ital. A l'inverse, certains restaurants ital proposent du poisson, chose impensable sur la carte d'un restaurant vegan.

L'ital n'a pas inventé le véganisme et le véganisme n'a pas absorbé l'ital. Ce sont simplement deux mouvements distincts qui se croisent en chemin.

Assiette de ragoût ital jamaïcain: pomme de terre, carotte, haricots rouges et citron vert
Assiette de ragoût italCrédit : @amandebasilic

Les ingrédients de la cuisine ital (et où les trouver en métropole)

Impossible de dresser ici l'inventaire complet des aliments utilisés dans la cuisine ital. Mélange d'influences, elle combine héritage africain, produits caribéens et apports venus d'Inde et d'Asie du Sud-Est. Mais voici malgré tout une petite sélection de quelques ingrédients emblématiques.

Tubercules et racines, l'épine dorsale

Tubercules et légumes racines constituent l'ossature de la cuisine ital et la base des ragoûts traditionnels.

L'igname jaune, tubercule à haute teneur en amidon, à la saveur légèrement sucrée possède une texture fondante (contrairement à son cousin l'igname blanc, farineux et au goût de châtaigne). Il s'intègre naturellement dans les soupes et les ragoûts, notamment le traditionnel ital stew.

Pour en trouver, tournez vous vers les épiceries antillaises ou africaines. La version blanche, beaucoup plus commune, est, elle, trouvable en grande surface sans difficulté. Et si vous habitez proche du Loir-et-Cher, un petit saut du côté de Saint-Claude-de-Diray, capitale européenne de l'igname, devrait aider.

Le taro, plante tropicale dont on consomme les feuilles (cuites, à la manière des épinards) et les racines. La texture de ces dernières est crémeuse et son goût se situe quelque part entre celui de la pomme de terre et de la patate douce. Comme l'igname, il est utilisé dans les soupes et ragoût, mais aussi en purée.

Pour en trouver, les grandes épiceries asiatiques sont l'option la plus sûre. Sur Paris, vous en trouverez par exemple chez Tang Frères. Sinon, on en trouve parfois au rayon "fruits exotiques" des supermarchés.

On pourrait également citer la patate douce, le manioc (ou Cassave), la betterave ou la pomme de terre, qui trouvent tous leur place dans la cuisine ital.

Fruits et légumes

Aux racines s'ajoutent fruits et légumes, qui apportent à la cuisine ital ses couleurs et sa générosité tropicale.

La noix de coco. C'est la pierre angulaire de la cuisine ital et elle est exploitée sous toutes ses formes. Son lait constitue la base de presque tous les plats (ital stew et Rice and Peas en tête) et son eau est particulièrement appréciée comme boisson hydratante. Sa chair est incorporée dans purées et ragoûts, consommée telle quelle ou ajoutée râpée sur les salades ou les plats de légumes. Quant à sa coque, elle peut être transformée en bols, tasses ou couverts naturels, ou simplement brûlée pour alimenter le foyer.

Pour en trouver, n'importe quel supermarché fera l'affaire.

La banane plantain, consommée verte ou mûre selon les occasions. Verte, elle garde une texture ferme qui la rapproche de la pomme de terre. Comme cette dernière, elle peut être cuite à la vapeur, s'intégrer dans un ragoût ou être consommée comme accompagnement. Mûre, elle se cuisine mijotée dans le lait de coco et sert à confectionner salades et beignets.

Pour en trouver, les rayons "fruits exotiques" des supermarchés en proposent généralement. Vous en trouverez également dans la plupart des épiceries afro-caribéennes.

Le callaloo désigne avant tout un plat à base de feuilles vertes sautées ou mijotées. Par extension, le mot peut également désigner les feuilles elles-mêmes, issues de différentes plantes selon les endroits. En Jamaïque, Amaranthe verte et feuilles de taro sont couramment utilisées, en accompagnement du gombo ou cuites au lait de coco pour réaliser un plat emblématique de la cuisine caribéenne, le Callaloo Rundown.

Pour en trouver, laisser tomber. A moins d'avoir un potager et de cultiver sa propre Amaranthe, il est peu probable que vous puissiez goûter en métropole. Mais les épinards peuvent remplacer. La texture sera moins ferme et la saveur moins prononcée mais c'est un compromis tout à fait acceptable. Les feuilles de blettes peuvent également être utilisées.

La chayote. Aussi appelée Christophine, Chocho ou Chouchou selon les régions, c'est une cucurbitacée dont on consomme notamment le fruit. Proche de la courgette, elle s'intègre naturellement aux ragoût et aux soupes. Elle est également consommée crue, en salade, mélangée aux herbes fraîches et arrosée de citron vert.

Pour en trouver, les magasins Grand Frais en ont souvent en rayon. On en trouve également dans certaines grandes surfaces (Leclerc notamment) ou dans certains magasins bio. C'est un fruit exotique assez facile à dénicher, notamment parce que très consommé à la fois par les communautés antillaises et réunionnaises.

L'ackee, ou Aki est le fruit national jamaïcain. Cousin du litchi, son goût délicat, assez comparable à celui d'un cœur de palmier, et sa texture crémeuse en font un aliment très prisé dans la cuisine jamaïcaine, notamment au petit-déjeuner. Il sert également à la préparation du plat national, l'ackee and saltfish (ackee accompagné de morue salée), qui se décline dans sa version végétale, en substituant la morue par du jacquier.

Pour en trouver, il faudra se tourner vers les épiceries indiennes, asiatiques ou caribéennes et se contenter des versions en conserves, l'ackee frais étant introuvable en métropole. Si par miracle, vous en trouvez malgré tout, particularité importante à garder en tête: l'ackee ne doit être consommé que lorsqu'il est naturellement ouvert à maturité. Les fruits non mûrs (ou trop mûrs) sont toxiques et dangereux pour la santé.

Tomates, Courges, Poivrons, Maïs ou encore haricots verts sont également couramment utilisés.

Légumineuses et céréales

Côté protéines végétales, légumineuses et céréales tiennent le premier rôle.

Le pois pigeon, ou pois d'Angole est une petite légumineuse cultivée sous les climats tropicaux. Très présent dans la cuisine caribéenne (mais aussi indienne), il est très apprécié pour sa haute teneur en protéines. Il est notamment utilisé pour le traditionnel Rice and Peas, plat traditionnel caribéen mélangeant riz, lait de coco, pois pigeon et aromates.

Pour le trouver, vous pouvez vous tourner vers les épiceries indiennes ou afro-caribéennes. Certains supermarchés ou magasins bio en proposent également. Sinon, les haricot à œil noir, ou niébé, beaucoup plus courants en métropole, sont une bonne alternative.

Aromates, herbes et épices

Absence de sel oblige, le travail des aromates et autres épices est central, puisque c'est eux qui se chargent de relever le goût.

Le gros thym, ou thym pays est un cousin de notre thym provençal, dont l'aspect se situe quelque part entre une plante grasse, la mélisse et la menthe. Il est utilisé haché pour agrémenter les salades ou est saupoudré sur les plats en fin de cuisson afin d'apporter une petite touche de fraicheur.

Pour le trouver, le plus "simple" reste encore de vous tourner vers les grandes jardineries et d'en acheter en pot. Certaines épiceries antillaises ou asiatiques en vendent parfois également. Si vous n'en trouvez pas (probable), vous pouvez le remplacer par un mélange d'origan et de thym provençal afin de retrouver une saveur assez similaire.

Le piment de la Jamaïque, aussi appelé poivre de la Jamaïque, ou allspice. Petites baies d'un arbre tropical, aux arômes de poivre, de girofle, de muscade et de gingembre (d'où son nom d'allspice), c'est, avec le piment Scotch Bonnet, l'épice signature de la cuisine jamaïcaine. On l'utilise notamment pour préparer les jerk, ou pour assaisonner soupes et ragoûts.

Pour le trouver, s'il est parfois possible d'en dénicher dans un supermarché, le commerce spécialisé reste le plus facile. La plupart des boutiques ou des sites dédiés à la vente d'épices en proposent, sous l'une ou l'autre de ses appellations. En plus des épiceries afro-caribéennes, vous en trouverez également parfois dans les épiceries indiennes ou moyen-orientales.

Un mot sur l'Irish Moss pour conclure. Algue rouge, elle est trempée, puis mélangée et avec du lait végétal, du citron vert et des épices pour former une boisson tonifiante. Riche en protéines et réputée pour ses vertus revigorantes (c'était la boisson quotidienne de Bob Marley), son nom lui vient des travailleurs irlandais déportés sur l'île dès le XVIIe siècle. Consommateurs d'une boisson similaire, à base de Chondrus crispus (mousse d'Irlande, une autre algue rouge poussant dans les eaux froides de l'Atlantique), ils ont remplacé leur algue d'origine par une cousine locale du genre . Mais le nom est resté.

Pour en trouver, une option est de se tourner vers les épices japonaises, où elle est vendue sous le nom d'ogonori (attention cependant, le rendu et le goût peuvent différer légèrement). Sinon, vous trouverez de l'Irish moss dans la plupart des magasins bio, mais il y a de grandes chances que ce soit dans sa version Chondrus crispus.

Bol de haricots rouges relevés de persil et de piment rouge, posé sur un linge sombre
Haricots rouges, herbes et pimentsCrédit : @amandebasilic

Cuisine ital depuis la métropole

Reste une question, qui mérite qu'on s'y arrête avant de fermer la marmite. Quel est le sens de cuisiner ital lorsque l'on vit à 6 000 km de Kingston, et qu'on est pas rasta ?

Car vouloir cuisiner ital depuis la France métropolitaine, c'est rencontrer un paradoxe. La cuisine ital privilégie les produits frais, locaux, si possible cultivés de sa main. Reproduire à Paris un ital stew dont bon nombre d'ingrédients auront parcouru des centaines (ou des milliers) de kilomètres, c'est respecter la lettre mais piétiner l'esprit. Alors deux postures sont possibles.

Cuisiner jamaïcain (plus qu'ital), c'est aussi okay

Première option : découvrir les recettes telles qu'elles existent dans leur lieu d'origine. Avec les ingrédients que l'on trouve (et les substituts pour ceux qu'on ne trouve pas) et en acceptant l'imperfection inhérente à cette approche. On cuisine alors plus jamaïcain qu'ital, mais la porte d'entrée reste parfaitement valable.

Dans ce cas, et avant de vous lancer, quelques conseils:

  • La base de la cuisine ital tient en quelques préparations simples et accessibles. Inutile de chercher des heures ou de se ruiner pour quelques ingrédients. Une ou deux patates douces, quelques carottes, un morceau de courge et une poignée de haricots rouges, le tout cuit dans le lait de coco agrémenté de poivre de la Jamaïque et vous aurez déjà une bonne idée de ce qu'est un ital stew.
  • Les épiceries afro-caribéennes sont rares en dehors des grandes villes (sur Paris, vous en trouverez principalement dans les quartiers de Belleville, de Barbes ou de Stalingrad). Mais pour les produits secs, de nombreuses épiceries en ligne existent. N'hésitez pas non plus à faire un tour dans les épiceries asiatiques, qui ont souvent un choix assez large de produits "exotiques", même hors Asie.
  • En dehors du lait de coco (facilement trouvable partout), le piment de la Jamaïque est probablement l'ingrédient qui mérite le plus l'investissement. Son goût est unique et une pincée donne tout de suite à un ragoût de légumes une petite allure de plat caribéen.

Transposer l'esprit

Mais on peut aussi choisir l'autre voie : transposer. La cuisine ital ne peut pas se réduire à une simple liste d'aliments. L'ital sans sa dimension spirituelle, ce n'est plus vraiment l'ital. On peut malgré tout s'en inspirer sans prétendre la pratiquer. Et c'est probablement la posture la plus juste pour qui n'est pas rasta.

Manger des produits frais, de saison et locaux, éviter les aliments transformés et les plats préparés, favoriser les fruits et légumes riches en nutriments, manger avec mesure... Autant de bonnes manières de se rapprocher de l'esprit de la cuisine ital.

Une dernière question avant de conclure cet article. Qu'apporte cette cuisine, nutritionnellement parlant ? Et que faut-il, en regard, surveiller ?

Une assiette riche en nutriments

L'alimentation ital est par construction dense en nutriments.

L'omniprésence des tubercules et de la noix de coco en font une cuisine particulièrement riche en fibres, réduisant la sensation de faim tout en agissant sur la santé gastro-intestinale.

Du côté des micronutriments, patates douces, légumes verts et racines apportent leurs doses de vitamines (A, C, B6, B9 notamment) et de minéraux. Noix et graines (non mentionnées plus haut mais largement consommées) compensent quant à elles la relative faiblesse en omega-3 des fruits et légumes traditionnellement consommés. Légumineuses et Amaranthe se chargent pour leur part d'amener manganèse, magnésium, fer et protéines végétales.

L'absence d'aliments transformés permet la réduction du sucre ajouté et des additifs (conservateurs, colorants...) dont certains peuvent avoir des impacts négatifs sur la santé (perturbateurs endocriniens, effets sur le microbiote...). Enfin, son contribue à la modération de la pression artérielle et au confort rénal.

Quelques points de vigilance

Comme toute cuisine strictement végétale, la cuisine ital a ses faiblesses en termes de nutrition.

On peut citer l'absence de B12 pour commencer, puisque absente des végétaux. Si les courants les plus souples sont beaucoup moins concernés (du fait de la consommation de poisson), une alimentation ital stricte oblige à supplémenter afin d'éviter toute carence.

De la même façon fer et zinc, deux minéraux dont l'absorption est rendue plus difficile par une alimentation strictement végétale, peuvent manquer. L'alimentation ital compense cependant cette faiblesse via la présence d'aliments naturellement riches en ces minéraux. Et les associe à des sources de vitamines C (citron vert, piment frais pour n'en citer que deux), qui en facilitent l'absorption.

Enfin, on peut mentionner le risque d'une surcharge d'acides gras saturés, noix de coco oblige. Si ce n'est pas un problème dans le cadre d'une alimentation ital complète (beaucoup de végétaux, peu ou pas d'aliments raffinés), ça peut le devenir si la coco est ajoutée à un régime déjà riche en graisses saturées et à un mode de vie sédentaire.

Food is (part of) medicine

Reste un point qui ne se mesure pas en nutriments. Une cuisine, aussi équilibrée soit-elle, n'efface ni la génétique, ni l'exposition aux risques. Et ne remplace pas un suivi médical.

Bob Marley, adapte d'un ital souple et grand consommateur d'Irish moss, est mort à 36 ans d'un mélanome. L'ital est une cuisine, découlant d'une spiritualité. C'est déjà beaucoup. Mais, et c'est une évidence, ce n'est pas une assurance-vie.

La cuisine ital, finalement

De cette traversée, on peut garder peu. Ou beaucoup. L'envie, peut être, de cuisiner un ital stew. Ou simplement, l'idée qu'une cuisine peut être plus qu'un menu, mais une histoire de résistance et une manière de se relier au vivant.

Une histoire de culture et de spiritualité également, qui ne sont pas nécessairement les nôtres mais à laquelle nous pouvons emprunter, pour un instant, quelques gestes et saveurs. Comme la musique, la cuisine voyage librement. Ne reste qu'à la laisser entrer.

Ragoût ital végétalien accompagné d'un bol de haricots rouges, de quartiers de citron verts et de piments
Ragoût ital végétalienCrédit : @amandebasilic

Questions fréquentes / TLDR