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Trois mille ans de ménage, histoire du ménage de printemps

Par Caladhiele

Sara Payson Willis, mieux connue sous son nom de plume de , consigna en 1857 une plainte qui n'avait rien de littéraire.
Nettoyage de printemps ! Oh misère ! Plafonds à blanchir, murs à laver, peintures à récurer, tapis à relever, secouer..

Et la phrase, comme la besogne, se prolonge ainsi en une litanie comptable de fatigues, où chaque verbe annonce le suivant.

On devine, derrière ces mots, une femme debout dans l'embrasure d'une porte, tenant à la main une éponge encore sèche, regardant non ce qui est, mais ce qui va devoir être.
Le printemps est à portée de main. Et apporte dans ses bagages une certitude qui ne souffre d'aucune discussion : l'heure est venue de nettoyer.

Comme si le ménage de printemps appartenait au grand mécanisme des saisons, au même titre que la fonte des neiges ou le retour des hirondelles. Un phénomène naturel, inévitable, auquel on ne peut répondre que par un soupir et une brosse.

Mais d'où provient, au juste, cette évidence ?

Pour trouver une réponse, il faut remonter le cours du temps et traverser quelques continents. Afin de retrouver, sous d'autres noms et pour différentes raisons, le même geste et la même conviction : qu'il existe une heure où l'on doit tout sortir, tout secouer, tout nettoyer et réparer par l'ordre ce que l'usage a défait.

A croire que l’humanité, si divisée sur des questions bien plus graves, s’est secrètement entendue sur celle-ci.

Secouer la maison

C'est peut-être dans l'ancienne Perse qu'il nous faut commencer ce voyage. Depuis des millénaires, on y prépare le en pratiquant un nettoyage approfondi de la maison.
Une pratique dont l'objet tient dans le nom: Khāne-tekānī, littéralement secouer la maison. Durant les semaines qui précèdent l’équinoxe de printemps, chaque foyer se trouve, pour ainsi dire, retourné.

L'idée vient des , pour qui la propreté tenait le Mal à distance du royaume du Bien. Mais le geste avait aussi une tout autre ambition. Celle de signaler aux esprits des ancêtres que les vivants étaient prêts à les recevoir, et disposés à accueillir, avec eux, le renouveau du printemps.

Ou peut-être est-ce dans la tradition juive du grand nettoyage avant que se trouve l'origine de notre grand ménage printanier. Une tradition qui transforme le ménage en véritable traque, celle de la moindre miette de , ce levain dont toute trace doit disparaître du foyer.

La veille de la fête, on procède ainsi à une chasse méticuleuse où l'intrus est traqué, à la lumière des bougies, à travers la maison.

Quelques traditions de grand nettoyage à travers le monde

Quelle que soit la source de cette tradition, le courant a porté loin. Car plus à l'est, ce même élan encore, qui se déploie sous d'autres noms.

En Inde, ce grand nettoyage prend place avant Diwali. On prépare alors des zones d'accueil presque sacrées, et l’on trace sur le sol ces motifs colorés, les , comme on dresserait un seuil pour inviter la bénédiction.

En Chine, le , que l'on pratique avant le Nouvel An lunaire, vise à “balayer l’ancien” afin de garantir un nouveau départ. Et l’on y ajoute cette règle délicieusement sévère qu’il devient ensuite interdit de chasser la poussière durant les premiers jours de l’année, sous peine de chasser la bonne fortune à peine arrivée. Comme si le bonheur, une fois accueilli, demandait d’être ménagé avec prudence.

Au Japon enfin, l’Ōsōji de fin d’année fait du nettoyage une sorte de méditation active. La pratique remonte à l', où la cour impériale organisait au mois de décembre le Susuharai, la grande purification permettant d'accueillir comme il se doit les divinités du Nouvel An.

Partout, la même structure : on enlève, on débarrasse, on purifie, on prépare. Partout, la même conviction qu’un espace bien tenu n’est pas seulement propre. Mais prêt.

Coquelicot
CoquelicotCrédit : @amandebasilic

Purifier le présent

Prêt à quoi, précisément ? La question nous reconduit vers ancien, à une époque où le ménage n'était pas encore une affaire de famille, discrète, presque honteuse, que l'on enferme entre quatre murs avec serpillières et balais. C'était alors une entreprise collective, solennelle, politique.

Les Romains, dont nous aimons tant nous dire les héritiers lorsque cela sert notre goût de l'autorité, n'ont pas connu le "ménage de printemps" dans le sens domestique. Mais ils ont fait plus grand : ils ont élevé nettoyage et purifications au rang de rite civique.

Rome célébrait ainsi chaque 15 février la fête des Lupercales, dont l'ancien nom est plus révélateur encore : Februa, les Purifications, et dont découlera notre mois de février.

On prêtait à ce rite la tutelle d'un dieu, Februus (ou peut-être le dieu fut-il inventé pour le rite, comme il arrive souvent lorsqu'une pratique cherche une caution divine). La lustratio, cérémonie grave où l'on purifiait villes, armées et espaces publics par le feu et la fumée, reposait sur une idée simple. Celle que l'on ne pouvait prétendre à un avenir favorable sans avoir d'abord purifié le présent.

La besogne était alors collective, presque glorieuse et engageait l'ensemble de la société.

Or ce ménage-là allait subir, au fil des siècles, un rétrécissement considérable. Du forum à la cuisine, du collectif au solitaire. Le grand nettoyage a quitté la place publique pour entrer dans la chambre. Et il n'en est plus sorti. Une privatisation qui ne s'est pas réalisée au neutre. Ainsi, l'acte de nettoyer, devenu une affaire intérieure, s'est progressivement conjugué au féminin.

Traquer l'invisible

Cette responsabilité partagée, devenue devoir assigné, allait connaître au tournant du XIXᵉ siècle une nouvelle justification.

C'est que la révolution pasteurienne modifia radicalement ce que signifiait être propre. La propreté, longtemps symbolique et spirituelle, devint scientifique et médicale.

L'ennemi avait changé. On avait longtemps chassé mauvais esprits et rancunes logées dans les recoins. On se mit à traquer les microbes, ces adversaires invisibles dont on venait d’apprendre l’existence avec stupeur.

Le ménage passa ainsi du rite au devoir hygiénique, puis, par une pente qui, en matière domestique, se révèle presque toujours inévitable, à la corvée.

Corvée recommencée, rarement louée, et, plus souvent qu’on ne l’avoue, distribuée selon des règles de sexe que l’on appelait “naturelles” parce qu’il était plus commode, notamment pour certains, de les croire telles.

Deux inventions incarnent ce passage mieux que de longs discours. La première a l’élégance du comique.

Pourquoi donc ne pas aspirer ?

En 1901, un ingénieur britannique, Hubert Cecil Booth, assiste à Londres à la démonstration d’une machine soufflante destinée à nettoyer les tapis. Il demande, avec cette naïveté qui confine parfois au génie, pourquoi l’on ne ferait pas l’inverse : pourquoi donc ne pas aspirer ? On lui répond, avec l’offense qu’on réserve aux idées trop simples, que cela est mécaniquement impossible.

Booth, qui, en bon ingénieur, avait le tort (ou la vertu) de vouloir vérifier par lui-même, résolut de trancher la question. Ce fut chose faite par une simple expérience. Après quelques temps de réflexion et alors qu'il se trouvait au restaurant, il se leva, posa un mouchoir sur son siège, plaqua sa bouche contre le linge et aspira. Un simple regard sur le tissu noirci lui apporta la preuve que ces messieurs bien éduqués lui avaient refusé.

Un an plus tard, sa machine, si massive qu’elle devait être montée sur une charrette tirée par des chevaux, nettoyait le tapis du couronnement d’Édouard VII à l’abbaye de Westminster. Et, comme il arrive lorsqu’une nouveauté rencontre la vanité, la haute société londonienne, dès 1903, organisa des vacuum cleaner parties : on invitait ses amies à prendre le thé en regardant l’imposante machine avaler la poussière du salon. A croire que le ménage, délivré de sa vulgarité par la mécanique, pouvait enfin devenir spectacle.

Puis vint, en 1907, un personnage peut-être moins éclatant, mais non moins décisif : un concierge asthmatique de soixante ans, James Murray Spangler, bricolant dans un sous-sol de Canton, Ohio. Avec une boîte à savon, un manche à balai, une taie d’oreiller et un ventilateur, il construisit le premier aspirateur portable électrique. Invention humble, mais destinée à transformer la vie de ceux qui n’avaient ni chevaux, ni charrettes, ni amies à divertir.

Il vendit son brevet, en 1908, au mari de sa cousine, William Hoover. Le reste appartient à cette histoire singulière où la langue elle-même enregistre les habitudes : to hoover devint un verbe en Grande-Bretagne. L’objet avait conquis jusqu’au droit de devenir action.

Ainsi, ce qui avait commencé par une affaire de chevaux et de thé mondain finit en objet du quotidien. Le nettoyage en profondeur se démocratisa et, par une conséquence dont on ne se méfie jamais assez, il rendit plus visible encore la saleté jusqu'ici invisible. C'est qu'il y a des progrès qui ne se contentent pas de soulager. Ils élèvent aussi nos exigences, et font de l’ordinaire une obligation.

Jonquilles sauvages
Jonquilles sauvagesCrédit : @amandebasilic

Désencombrer (l'esprit)

Cette obligation, née de l’alliance entre la science pasteurienne et la mécanique domestique, connût, au tournant du XXIᵉ siècle, une métamorphose plus singulière encore.

Le ménage venait de traverser trois mille ans comme rituel presque sacré, avant de se dégrader (le mot n’est pas trop fort) en corvée hygiénique puis en devoir moral bourgeois. Le voilà soudain promu au rang de pratique thérapeutique. On ne nettoyait plus la maison ; on apaisait l'esprit. On ne chassait plus la saleté ; on évacuait l'anxiété. Le désencombrement devint développement personnel, et le tri des objets une sorte de méditation.

Il y eut là un retour inattendu.

Après deux siècles passés sous le règne de l’hygiène et de la morale, le ménage retrouvait sa dimension spirituelle d’origine, mais drapé, cette fois, dans le vocabulaire de la psychologie.

Le désencombrement comme thérapie

L’incarnation la plus visible de ce mouvement fut une jeune femme de Tokyo, qui avait, dit-on, commencé dès l’âge de cinq ans à ranger sa chambre avec une application dont beaucoup d’adultes seraient incapables. Marie Kondo fonda à dix-neuf ans une entreprise d’organisation professionnelle, avec liste d’attente, ce qui est, dans notre siècle, le sceau le plus sûr de la respectabilité.

Son livre, The Life-Changing Magic of Tidying Up (2010), fut traduit en plus de quarante langues. Sa série Netflix, lancée le 1ᵉʳ janvier 2019, produisit un effet si immédiat qu’on rapporta des bonds spectaculaires de dons dans certains magasins de charité.
On la compara même à une héroïne sortie d’un film de Miyazaki. Et l’on ajouta, avec le sérieux qu’on réserve aux détails sans importance, qu’elle ne conserverait chez elle qu’une trentaine de livres. Aveu qui, selon le tempérament du lecteur, inspirera l’admiration ou une certaine inquiétude.

Ce retour du spirituel dans le domestique ne se limita pas au Japon. On redécouvrit (parfois sans le savoir, ce qui est la manière la plus sûre de “redécouvrir”) des vérités que les stoïciens avaient formulées depuis longtemps. Que ce n'est pas l'essentiel qui encombre, mais . . Vérité plus aisée à formuler, il est vrai, lorsqu'on a déjà de quoi satisfaire les siens.

Le minimalisme devint une philosophie de vie. Le désencombrement, une ascèse moderne, plus présentable, et surtout plus photogénique.

Mais cette spiritualisation du rangement, comme tant d’élans nobles dans une société commerçante, s’accompagna d’une marchandisation intensive. Les magasins se remplirent dès février de boîtes, organisateurs et autres accessoires destinés à ranger, c’est-à-dire, fort souvent, à conserver sous une forme plus élégante ce dont on ne voulait pas se défaire.

Désencombrer pour mieux accumuler

Des émissions de télévision transformèrent les experts du ménage en célébrités ; et l’industrie du self-stockage prospéra, donnant à l’hésitation moderne, jeter ou garder, une solution payante. On stockait ce qu’on ne pouvait se résoudre à jeter. On payait pour entreposer ce dont on refusait de se séparer. Le paradoxe était complet. On désencombrait ici pour mieux accumuler ailleurs.

Le désencombrement numérique, la nouvelle frontière

Or l'encombrement, lui aussi, a su évoluer. Car notre siècle a le talent d'en inventer de nouvelles formes qui ne se laissent ni balayer ni plier. L'accumulation moderne ne se limite plus aux objets. Elle est aussi numérique et pour cette raison même, plus sournoise. De fait, elle ne prend aucune place visible, ce qui ne l'empêche pas d'en occuper beaucoup.

L'Américain moyen consulterait ainsi son téléphone près de deux cents fois par jour. Ce petit toggle incessant laisse derrière lui un résidu émotionnel, une poussière d'attention, et finit par fracturer l'esprit avec autant d'efficacité qu'un salon encombré.

Le désencombrement numérique (notifications, onglets, applications, messages conservés « au cas où ») apparaît dès lors comme la dernière métamorphose du grand nettoyage. Une manière de refuser que l'on nous écrase, même lorsque le poids est invisible.

Ce qui demeure frappant, dans cette traversée, c'est la permanence de l'impulsion sous le changement des justifications. Que l'on ait invoqué les esprits des ancêtres, les miasmes victoriens ou l'équilibre intérieur, on retrouve le même geste : enlever ce qui encombre, créer un vide, préparer l'espace à recevoir quelque chose de neuf.

Sara Payson Willis, lorsqu’elle consigna sa plainte en 1857, ne se doutait sans doute pas qu’elle mettait le doigt sur un phénomène assez obstiné pour survivre à la suie victorienne, aux lampes au kérosène, et même à l’invention de l’aspirateur.

Elle constatait simplement ce que tant d’autres avaient constaté avant elle, et ce que tant d’autres continueraient de constater après, que le printemps arrive, et qu’avec lui vient cette certitude tranquille (quoi qu'un peu tyrannique), qu’il faut nettoyer.

Elle soupirait. Elle se plaignait. Et la brosse, pourtant, reprenait du service.

Nous soupirons de même, cent soixante-neuf ans plus tard, dans des maisons chauffées au gaz ou à l’électricité, éclairées par des lampes qui ne noircissent plus les murs ou les plafonds, servies par des appareils capables d’accomplir en dix minutes ce qui lui prenait des heures.

La nécessité matérielle s’est affaiblie. Le geste, lui, demeure.

Branche de cerisier sauvage en fleur
Branche de cerisier sauvage en fleurCrédit : @amandebasilic