
Le ménage de printemps, ce que nos placards disent de nous
Des gants de jardinage, couleur pivoine, encore scellés dans un emballage jauni par le temps. À leur côté reposait une écharpe de soie qu'elle n'avait jamais vue portée. Plus loin, trois volumes d'une encyclopédie de la gastronomie italienne dont la rigidité des pages se faisait l'écho d'une ambition demeurée purement théorique.
Elle poursuivit son tri, appliquée et sereine. L’un après l’autre, les objets passaient entre ses mains.
À garder. À donner. À jeter.
Une idée cependant lui traversa l'esprit : et si quelqu'un devait, demain, accomplir pour moi ce travail, que découvrirait-il ?
C'est ainsi qu'elle s'arrêta, rentra chez elle et s'attela à l'ouverture de ses propres placards.
Ce qu'elle y découvrit la surprit peut-être davantage que tout ce qu'elle avait rencontré dans la maison de son enfance ; c'est qu'il est une chose d’observer les illusions d'autrui, et une autre, autrement plus instructive, que de se confronter aux siennes.
- Les grands classiques de la littérature, achetés avec la ferme intention d'être un jour terminés, demeuraient parfaitement alignés.
- Les robes, conservées pour le cas où elle redeviendrait enfin celle qu'elle croyait devoir être, pendaient dans une portion de l'armoire qu'elle évitait avec constance depuis bien des années.
- Les carnets vierges témoignant d'une vocation créative sans cesse repoussée.
- Et ces chaussures élégantes qu'elle n'avait jamais pu porter mais qu'elle gardait par fidélité à une image d'elle-même plus flatteuse que véridique.
Le miroir de nos illusions
Assise à même le sol, elle considéra cet assemblage hétéroclite.
Et elle, qui s'était toujours crue d'une sincérité irréprochable, se découvrait ainsi une histoire faite de projets ajournés et de rêves abandonnés.
Deux questions lui vinrent à l'esprit, auxquelles elle ne sut que répondre : « qui était celle qui a acquis tout ça ? » et, interrogation plus sérieuse encore, « qui suis-je maintenant que je n'en ai plus l'usage ? ».
Nous achetons souvent pour la personne que nous voudrions être, et bien plus rarement pour celle que nous sommes.
Sans bruit, elle referma portes et questions.
Car nous achetons souvent pour la personne que nous voudrions être et bien plus rarement pour celle que nous sommes. Une vérité que les publicitaires et autres experts du marketing maîtrisent fort bien et que Vance Packard fut l'un des premiers à mettre en lumière.
C'est ainsi que se construit, achat après achat, cette forme si particulière d'abondance que notre époque cultive avec tant d'application.
- Des penderies qui débordent de vêtements qui n'ont connu d'autres vies que la tranquillité du cintre (en omettant bien sûr, celles, peu glorieuses, de leur fabrication).
- Des commodes dont on peine à fermer les tiroirs, tant ils regorgent d'articles que la mention "en promotion" a, bien entendu, rendu indispensable d'acquérir.
- Et cette observation, plus étrange encore, que la voiture elle-même, dans bien des garages, se trouve, par l'encombrement, naturellement exclue d'un lieu pourtant conçu à la base pour en assurer l'abri.
Chaque objet conservé "au cas où" se révèle alors comme la trace d'un serment fait à soi-même dans un moment d'optimisme. Non pas seulement la promesse d'un usage futur, mais celle, plus engageante encore, d'être un jour plus cultivé, plus élégant, plus méthodique, plus digne enfin de l'idée que l'on se forme de sa propre personne. D'être enfin soi en somme.
Et c'est ainsi que nos placards deviennent dépositaires de nos ambitions. Conservant, avec une fidélité que notre mémoire ne possède pas toujours, l'écart entre ce que nous avions résolu d'être et ce que des circonstances diverses nous ont permis de devenir. Et lorsqu'on ouvre enfin la porte avec la volonté de mettre un terme à cet entassement, c'est une société entière de versions antérieures de nous-même que l'on découvre, chaque objet attendant encore, patiemment, que nous reprenions le projet auquel il doit sa raison d'être là.
À la lumière du printemps
Cette femme, assise devant son placard, éprouve, peut-être sans le savoir, une perplexité que le retour du printemps rend chaque année courante. Puisqu'il est une saison où l'on se découvre soudain une inclination à douter de la nécessité de tout ce que l'on possède, et à penser, avec une ferveur que l'hiver n'aurait jamais permise, que l'on peut recommencer sa vie par le simple moyen d'un tri judicieux.
L'effet de Nouveau Départ
C'est que lorsqu'il s'agit de renaître, le printemps nous offre un secours bien commode. Les psychologues parlent d'un « effet de nouveau départ ». Comme si la nature elle-même avait pris soin de ménager dans l'année plusieurs chapitres vierges où l'on pût, sans manquer à la cohérence de son histoire, corriger les pages précédentes. Le premier jour de janvier. Le lundi qui suit une semaine particulièrement désagréable. L'anniversaire doux-amer. Et ce printemps qui revient, année après année, avec ponctualité. Tous fonctionnent comme des lignes de démarcation très utiles à l'imaginaire. Permettant ainsi de considérer son passé comme celui d'un autre, et d'envisager l'avenir avec une indulgence renouvelée.
Mais cette lumière printanière, si elle nous encourage, a aussi le défaut d'éclairer les zones d'ombres que l'on aurait préféré ignorer. Pointant ainsi vers les étagères les plus reculées, révélant les plis d'une robe jamais portée, et posant en creux ces deux questions auxquelles aucune personne sensée ne peut répondre à la légère : qui voudrais-je devenir ? et quand, sinon maintenant ?
Sinon maintenant puisque cette disposition favorable n'a, en effet, pas vocation à durer.
Elle s'ouvre comme une fenêtre que l'on aurait laissée entrebâillée. Puis, le temps faisant son office, les habitudes reprennent leurs droits. Et nous restons avec la conscience que l'occasion de devenir la personne que nous avions projeté d'être s'est peut-être refermée avec la saison.
Trier pour se confronter à soi-même
Ne reste plus alors, pour procéder au tri avec efficacité, qu'à reconnaître que certaines espérances, si séduisantes qu'elles aient été, n'ont plus de rapport avec la personne que l'on est devenue, et à leur accorder un congé honorable. La dame qui acheta ces livres ou celle encore qui accumula ces cahiers avec la conviction touchante qu'ils seraient un jour remplis d'observations profondes, toutes ces personnes ont existé, sans doute. Mais elles ont, depuis, cédé la place à d'autres. Ainsi les aspirations, comme certaines connaissances contractées dans la jeunesse, possèdent leur saison de splendeur, puis déclinent sans bruit. Il faudrait pourtant, dans bien des cas, avoir le courage de leur faire nos adieux.
Nul besoin pourtant d'être trop sévère ici. Un objet qui correspond encore à une ambition sincère mérite d'être conservé avec les honneurs qui lui sont dus. Le carnet vierge peut peut-être rester, puisque l'envie d'écrire, elle, n'est encore éteinte.
Tout l'art consiste à distinguer entre ce qui appartient à une intention encore vivante et ce qui n'est plus que le souvenir, fort respectable mais désormais inutile, d'une personne que nous avons cessé d'être sans avoir pris la peine de le reconnaître.
Ces objets dont la place n'est plus ici méritent mieux que l'exil d'un placard où ils continueraient d'attendre une utilité qui ne verra, avouons-le, jamais le jour. Le don leur offre une issue autrement plus heureuse : celle de servir enfin quelqu'un qui en aura l'usage, ce qui constitue, après tout, leur vocation première.
Reste la question existentielle (au sens propre) de savoir qui, dans cette affaire, a acheté et qui trie. Une seule et même personne ou bien deux différentes ? Après tout, le fil des itérations successives de nous-même est parfois ténu. Fait qu'un simple placard peut, parfois, nous permettre d'apercevoir.
Une porte qui se referme
La dame dont nous avons ouvert le placard se trouva, ce jour-là, conduite à des décisions qui, pour être d'une nature très domestique, n'en eurent pas moins leur importance. Certains objets prirent congé d'elle pour toujours, d'autres furent admis à demeurer sous sa protection. Non sans qu'elle ne soit prise encore d'une légère mélancolie, semblable à celle que l'on ressent en refermant un livre que l'on a aimé.
Elle découvrit également, qu'en ne gardant que ce qui servait véritablement son existence, elle avait embrassé sans le savoir cette forme de vie que l'on nomme parfois sobriété. Un terme qui sonne bien austère pour désigner le simple fait de posséder moins mais de vivre mieux. Et qui a ceci de particulier qu'il ne désigne un choix que pour ceux qui ont eu, un jour, les moyens de leurs illusions.
À la fenêtre du printemps
Le printemps n'apporte, bien sûr, pas de réponses définitives aux questions existentielles. Il ne dissipe pas les doutes par sa seule vertu ni ne saurait faire de nous quelqu'un de neuf au détour d'un nettoyage saisonnier. Mais il offre un avantage que l'on aurait tort de négliger. Celui d'être un moment qui rend le changement moins redoutable, qui suspend pour quelques semaines les objections familières et nous offre la possibilité de croire que nous pourrions changer.
Il n'est pas nécessaire, pour en profiter, de former des projets d'une ampleur décourageante. Notre personnage, après tout, n'a eu besoin que d'un placard pour commencer, ce qui, on en conviendra, ne constitue pas une prouesse remarquable. Et si l'entreprise reste inachevée, il n'y a là aucune matière à reproche : avoir tenté quelque chose constitue déjà un mérite très réel.
Et si le tri vous laisse encore quelque peu d'énergie printanière, la saison offre bien d'autres occasions de célébration.
Le jardin qui attend
Quant à ces gants couleur pivoine, trouvés dans le placard maternel et jamais déballés, la dame ne s’en est pas débarrassée. Ce printemps-ci verrait peut-être enfin ce jardin que sa mère avait projeté sans jamais s'y atteler. Certaines aspirations méritent d'être reprises. Il suffit parfois de les laisser passer d'une main à une autre.




